Joe, un surfer enthousiaste, se joint à notre table, au café du port. Il nous confie qu’il est en train d’aider sa belle-mère a vider le sous-sol de sa maison, qui déborde des collections de son défunt mari : jouets, bouteilles de bière, timbres, National Geographic, bref, plus ou moins tout ce qui se collectionne. Ce processus épuisant les oblige à envoyer les collections en Grande-Bretagne pour être vendues aux enchères, car il ne croit pouvoir trouver personne en Nouvelle-Zélande qui puisse acheter autant d’objets. Il nous dit ensuite que lorsque sa première femme est décédée, il ne s’est senti capable de reprendre sa vie que le jour où il s’est libéré de tout ce qu’ils avaient en commun. Il a rencontré sa seconde femme récemment et ils se retrouvent avec le double de tout : ils ont même en commun une dizaine de vélos. Il conclut donc simplement et philosophiquement : too much stuff, too much food, too much booze (trop de choses, trop de nourriture, trop d’alcool). Il résume assez bien le sentiment qui m’envahit de plus en plus souvent lorsque je vais dans les grandes villes (mais pas que) et que je me retrouve dans un centre commercial ou autre coin bondé de commerces. Je suis d’abord ravie par la nouveauté, mais je me sens ensuite rapidement accablée par le poids des choses, l’abondance de la nourriture, bref, le nombre de choses qui nous sollicitent constamment. Ensuite, je revois tous les trucs vendus en magasin dans les « charity shops » et je me dis que je n’aurais aucun mal à meubler toute une maison avec ce que j’y trouve, mais, surtout, que la terre pourrait faire une pause d’une dizaine d’années pour se libérer du surplus que nous semblons avoir accumulé. Acheter quoi que ce soit est par conséquent devenu pour moi un processus de réflexion de plus en plus compliqué. Grâce à Joe, je me sens un peu moins seule.
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nenufars et ognons

Je n’avais pas prévu de rédiger un billet sur la rectification de l’orthographe, mais comme la gentille jetgirlcos m’a demandé ce que j’en pensais et que je ne pouvais pas répondre dans la petite boîte de commentaires, voici un billet sur le sujet. Je n’ai fait aucune recherche approfondie, il s’agit donc de réflexions spontanées. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, permettez-moi de mentionner combien ce sujet fait rire mes amis de langue anglaise. Ce n’est pas tant la rectification comme telle qui déclenche l’hilarité de mes collègues, mais bien le débat l’entourant, la passion que nous y mettons. Mes collègues linguistes de langue anglaise ne manquent d’ailleurs pas de mentionner régulièrement avec perplexité l’émotion que suscitent les discussions autour de la langue chez les locuteurs du français, qu’il s’agisse d’orthographe ou d’emprunts. C’est que l’on inculque assez tôt chez les locuteurs du français cet amour, ce respect, parfois cette crainte de la langue, la plupart du temps pour le meilleur et parfois pour le pire.
En ce qui concerne la soi-disant réforme de l’orthographe, il faut d’abord souligner qu’il s’agit d’une simple rectification d’anomalies dans l’orthographe du français. Du point de vue linguistique, la nécessité d’une telle rectification à intervalle plus ou moins réguliers devrait aller de soi, car langue parlée et langue écrite se situent à des pôles opposées. La langue parlée tend vers le changement et la spontanéité, tandis que l’écriture tente de figer la langue dans la permanence. Il semble donc normal, pour éviter de creuser l’écart entre ces deux pôles, de tenter de rapprocher les caprices de l’évolution phonétique et la rigidité du système graphique la représentant de temps en temps.
Dans le cas de la plus récente rectification de l’orthographe, il y aura toujours ceux qui croient que la réforme ne va pas assez loin, ceux qui affirment qu’on a fait trop peu, et d’autres qui auraient voulu qu’on fasse les choses autrement. L’unanimité est tout simplement impossible dans ce domaine. Pourquoi ? Parce que la langue n’est pas, contrairement à ce que certains affirment, seulement un système de communication. Elle est chargée de connotations sociales et affectives, que l’on ne perçoit pas toujours consciemment. Les raisons pas toujours rationnelles que l’on donne pour justifier les décisions prises concernant la rectification de l’orthographe indiquent surtout, je crois, à quel point les responsables de la réforme sont conscients de marcher sur des œufs et savent que quelle que soit la décision prise, on les critiquera. On parle beaucoup, par exemple, des accents circonflexes : certains disparaissent, d’autres restent pour, affirme-t-on, éviter la confusion entre des mots tels que mur et mûr. Pourtant, il n’y a pas d’accent circonflexe à l’oral et l’on confond rarement ces deux mots car le contexte permet de désambiguïser la signification dans la plupart des cas : le raisin est mûr, il a sauté le mur, ne créent aucune confusion. Si l’on avait cependant pris la décision plus tranchée de se débarrasser de tous les accents circonflexes, on aurait sans doute assisté à un tollé de protestations violentes, d’où, je crois, la prudence extrême des responsables. Qu’il ait fallu plus de vingt ans pour mettre cette rectification en pratique illustre également à quel point le sujet est sensible.
Je suis moi-même entrée en orthographe, un peu comme on entre en religion, en apprenant facilement et avec plaisir le latin, les détours de l’orthographe et des règles de grammaire, mais j’accepte de bon gré les changements. Je me rends très bien compte que pour ceux qui ont peine à apprendre ces règles arbitraires, la langue devient un objet de misère, de honte, et parfois de haine aussi. Cela est-il bien nécessaire ? Au fil des ans, j’ai eu des étudiants qui ont appris l’orthographe française sans aucune difficulté et d’autres qui éprouvaient de la difficulté. Faut-il les condamner pour autant ?
Les enseignants risquent de faire les frais des changements et l’on peut comprendre qu’ils voient cette réforme comme un fardeau supplémentaire ajouté à leur tâche déjà trop lourde, j’en suis convaincue. C’est surtout vers eux que va ma sympathie. La coexistence de deux orthographes n’est sans doute pas idéale, tandis que certains appliqueront la réforme a la lettre, certains l’appliqueront de temps en temps ou en partie et d’autres ne feront rien du tout.
La non-linguiste que je suis aussi à mes heures n’aime cependant pas le mot « ognon ». Je lui préfère l’incohérence de l’oignon. L’oignon, c’est mon enfance, le lien avec le passé, l’histoire de la langue, son évolution, le plaisir (un peu simple, je l’avoue) que j’avais parfois à prononcer le mot phonétiquement « wagnon » pour me moquer de l’incohérence orthographique. J’aime la « vieille » orthographe, comme j’aime mes vieilles chaussures. Dois-je pour cela l’imposer au petit garçon qui apprend à lire et à écrire ? Je ne crois pas. Je vais me mêler de mes o(i)gnons et laisser à la jeune génération le soin de s’amuser avec la langue autrement. Je lui demande en retour, de me laisser vivre avec mes mots, ceux qui m’ont vu grandir, et me donnent encore aujourd’hui beaucoup de plaisir.
Le plus vieux pub
Pour terminer le thème de la semaine, sur la beauté de l’âge, à Upper Moutere (je ne crois pas qu’il y ait the Lower Moutere), près de Nelson, on trouve un pub qui affirme être le plus vieux pub du pays, établi en 1857. A une époque où l’âge n’est pas particulièrement à la mode, je trouve intéressant de trouver la plupart des ‘vieux’ pubs plus intéressants que les plus récents (de même que les vieilles voitures, les vieux arbres, les vieilles clôtures). Il n’est pas nécessaire d’opposer les uns aux autres, seulement de voir le charme de chacun.
Sur le mur de ce vieux pub, près de Nelson, je n’ai pu résister aux statistiques de Nelson, en 1847 (sur la photo), qui me rendent songeuse, un peu comme les épitaphes que l’on trouve dans les cimetières. Je suis toujours touchée par les documents administratifs qui ont pour but, en quelque sorte, de résumer la vie.
Après avoir savouré un verre de vin blanc local, une promenade sur la route Neudoff, où l’on trouve de tout : des vignes aux champignons, en passant par la sculpture sur bois et les olives. Après-midi charmant garanti !
Le pull thematique (« Christmas Jumper »)
La BBC a récemment présenté un documentaire au sujet du magasine Tatler’s, un mensuel s’adressant à 150,000 abonnés faisant partie de l’élite britannique (ou aspirant à en faire partie). Le docu nous apprend, entre autre choses, que dans ces cercles, on ne doit pas pleurer la mort d’un proche, mais qu’il est de bon ton de pleurer la mort de son chien. On acceptera par ailleurs les comportements les plus outranciers, à condition de ne pas porter la mauvaise teinte de bleu le mardi.
Plus récemment, le magasine a informé ses abonnés qu’ils pouvaient porter le « Christmas jumper », à condition de le porter « ironiquement ». Je constate par ailleurs un retour en force du dit pull dans ce coin de pays, mais je dois avouer que je n’arrive pas à distinguer ceux qui le portent au premier degré de ceux qui le portent ironiquement. Quant à moi, lorsque j’aurai trouvé le thème qui « me correspond », je me promets de porter mon « Christmas jumper » poétiquement. Bonne année poétique !