Impression de lecture (8) : Richard Russo


 

J’ai acheté Le Pont des soupirs, de Richard Russo, après avoir lu une critique très positive de arlingwords d’un autre de ses livres. Je l’ai trouvé à la foire du livre d’occasion, à Nelson (en anglais), pour la modique somme de $2 néo-zélandais. Ce livre a été publié en 2007 en anglais et a  ensuite été traduit en français, ainsi que plusieurs autres de ses ouvrages.  Il a d’ailleurs obtenu le Prix Pulitzer  pour Le Déclin de l’empire Whiting, publié en 2002. Il s’agit d’un livre de cinq cent vingt-huit pages qui, bien que très bien écrit, facile à lire, et de manière générale, très intéressant, l’aurait été davantage si une centaine de pages avaient été retranchées.

 

L’histoire tourne autour d’un personnage central, Lou, et de sa famille, dans une petite ville des Etats-Unis de l’après-guerre (2e). Lou a grandi à Thomaston (ville fictive près de New York)  et n’en est jamais sorti. Son père distribuait le lait et après avoir perdu son emploi, il a acheté un commerce de proximité (au grand désespoir de sa femme). Lou a repris le commerce de son père  (au lieu de faire des études, comme sa mère le souhaitait)  et  multiplié ses acquisitions, dont il a donné au fil du temps la responsabilité à son fils unique. Le récit proprement dit débute lorsque Lou  a une cinquantaine d’années et vient de prendre  la décision d’aller en Italie avec sa femme, enseignante en art et peintre, alors qu’elle est en rémission d’un cancer. Il a également pris la décision d’écrire son histoire, et par là même, celle de sa famille, de ses amis et de sa ville. Il remonte donc dans le passé et son enfance, ce qui permet au  lecteur d’observer à travers le regard de cet enfant  la vie de cette  ville qui se meurt, comme il y en a tant d’autres non seulement aux Etats-Unis, mais dans le monde. A Thomaston, la tannerie  a non seulement « fait vivre » ses habitants, mais les a également tués, en raison de la pollution qu’elle a causée en rejetant des déchets toxiques dans la rivière. Elle fermera ses portes, tôt ou tard,  mais  les habitants, qui ont un taux de cancer très élevé, ont des sentiments ambivalents envers l’industrie qui leur a procuré un moyen de gagner leur vie de façon décente. Cette petite ville est une métaphore des Etats-Unis, mais elle représente aussi toutes les sociétés qui ont développé des villes autour d’une industrie unique qui, une fois qu’elle a exploité les ressources du lieu, ferme tout simplement ses portes et laisse la population dans le désarroi.  Ce qui m’a le plus fasciné dans ce livre, cependant, c’est la manière dont  Russo nous présente une communauté à travers les yeux naïfs de l’enfance et nous montre comment, au fil des ans,  sa vision évolue. On voit ainsi Lou  réévaluer son père (qu’il adore), sa mère (qu’il aime moins) ses amis, sa femme et lui-même mais demeure, en dépit de sa lucidité grandissante, un optimiste qui désire avant toute chose que tout aille bien. Le grand talent de Russo réside dans la capacité qu’il a de suggérer davantage que  les paroles souvent naïves qu’il met dans la bouche de Lou.  Par ailleurs, dans   la communauté de Thomaston, que Lou voit comme une  société ayant tout ce qu’il faut pour assurer  le bonheur de ses citoyens, Russo dévoile lentement, mais sûrement, le degré d’hypocrisie nécessaire à son « bon fonctionnement ».  Au final, sous toutes les couches du bon comportement des uns et des autres, se profile un désespoir et une solitude d’autant plus douloureuse qu’elle n’a pas de voix.  C’est à mon avis la plus belle qualité du livre, qui vient de la  compassion certaine de l’auteur pour tous ses personnages.

 

Le Guardian est très flatteur dans son appréciation du livre et accepte volontiers que le « grand » roman américain est supérieur à son cousin britannique, mais insiste sur le fait qu’au contraire d’autres romanciers (comme Annie Proulx par exemple), dont la grandeur se manifeste dans l’immensité du paysage, le livre de Russo accomplit la même chose avec succès en situant l’action dans une petite ville. Le critique du New York Times est moins tendre envers l’auteur  et estime que Le Pont des soupirs est plus ou moins une reprise de son livre publié en 2002, pour lequel il a obtenu le Pulitzer. Je ne saurais me prononcer là-dessus, puisque je n’ai lu qu’un seul livre, mais celui que j’ai lu est suffisamment bon pour me donner envie d’en lire un autre. Le New York Times estime également  que certaines perspectives narratives de  Russo sont peu crédibles et un peu maladroites, notamment l’excuse qu’il se donne dans le personnage de Lou qui désire écrire son histoire (hautement improbable pour un propriétaire de petite commerce), mais cela ne m’a pas vraiment dérangé. C’est d’ailleurs un élément de l’écriture de la fiction (ou d’une certaine fiction) sur lequel je me suis souvent interrogée dernièrement. Je  me demande en effet pourquoi les personnages doivent être crédibles, lorsqu’on sait que la réalité est systématiquement beaucoup plus incroyable que la fiction. Et puisqu’il s’agit de fiction, je me demande pourquoi le lecteur veut  des personnages crédibles. Cela est néanmoins un questionnement omniprésent dans l’esprit des créateurs, puisque très récemment, plusieurs  écrivains américains à qui on demandait l’avis sur Donald Trump répondaient  que s’ils tentaient de mettre un tel personnage dans un roman, il serait aussitôt rejeté pour manque de crédibilité ( !). Quant à savoir laquelle de la version britannique ou américaine du roman est supérieure, ainsi que l’affirme The Guardian, là encore, je n’ai pas d’opinion particulière, j’ai lu d’excellents romans venant d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique mais une chose est certaine, leur esthétique et leur style  sont différents.

 

La grande force, et peut-être par là même, la grande faiblesse de cet auteur,  est peut-être  sa maîtrise de l’anecdote. En effet, Russo nous fait progresser dans l’histoire à travers des anecdotes  détaillées et efficaces et la plupart du temps, magistrales. La faiblesse, que j’ai ressentie quelquefois, est que le livre risque de devenir une collection d’anecdotes, plutôt qu’un roman investi d’une vision. Russo ne bascule pas du mauvais côté du roman dans Le Pont des soupirs, car la plupart des anecdotes conduisent, d’une manière inéluctable,  à une vision d’ensemble impressionnante, mais on sent le danger dans  certaines anecdotes ne semblant ne rien apporter de particulier à l’histoire. J’espère donc  trouver dans ma prochaine visite à la foire du livre d’occasion de Nelson soit son plus récent roman soit son roman portant sur les universités.

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