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Impressions de lecture : John Irving

J’ai lu, il y a bien longtemps, Le Monde selon Garp, le livre de John Irving qui a marqué son arrivée sur la scène des écrivains connus et populaires des Etats-Unis. J’avais lu ce livre avec un certain intérêt, à une époque où je lisais seulement de la poésie et je me souviens surtout que les  scènes cocasses et abracadabrantes  m’avaient plu. On parlait beaucoup de la nouvelle à propos de l’ours, qui était insérée dans le roman et qui avait plu à beaucoup de monde (mais pas à moi).

 

Une Veuve de papier (A Widow For One Year), du même auteur,  est considéré comme l’un de ses meilleurs livres ou, du moins, l’un des plus populaires. Je l’ai acheté à la foire du livre de Nelson, en me disant, encore une fois, que je ne courais pas un très grand risque si le livre ne me plaisait pas.

 

C’est l’histoire de Marion, mais je pourrais dire aussi que c’est l’histoire de Ruth, la fille de Marion, d’Eddie, le jeune amant de Marion qui la rencontre alors qu’il a seize ans et qu’elle en a trente-neuf, ou bien l’histoire  du mari de Marion, Ted,  un écrivain qui écrit des livres pour enfants et  a officiellement recruté les services d’Eddie, un adolescent de seize ans pendant les vacances. En  réalité  Ted veut qu’Eddie devienne l’amant de sa femme afin d’augmenter ses chances d’obtenir la garde de sa fille Ruth alors qu’il est sur le point de demander le divorce. Planification inutile, puisque  Marion a déjà pris la décision de quitter son mari, à la fin de l’été, après avoir fait l’amour soixante fois avec Eddie, qui est éperdument amoureux de Marion.

 

Tout ce petit monde est ou devient écrivain. Ted, le plus connu et le mieux nanti de tous, écrit des livres pour enfants mais  ne se dit pas écrivain. Il  se voit comme quelqu’un qui divertit les enfants. Ce qu’il préfère, par-dessus tout, c’est séduire les mamans des enfants qui lisent ses livres, et les dessiner (les mères) dans des poses plus ou moins pornographiques. Marion, accablée par le deuil de ses deux fils, morts à l’adolescence dans un accident de voiture, quittera à la fin de l’été  son mari et sa fille Ruth, qu’elle se sent incapable d’aimer. Elle ira  au Canada et gagnera sa vie en écrivant des romans policiers qui se vendent bien mais qui n’ont pas de grandes qualités littéraires. Eddie, l’amant de Marion, deviendra également écrivain et connaîtra un certain succès. Il ne se considère  pas comme un grand écrivain,  il est surtout content de pouvoir plus ou moins gagner sa vie en écrivant. Ruth, la fille de Ted et de Marion, est de loin celle qui se rapproche le plus de l’écrivain avec un E majuscule. Elle est connue, on l’invite à des rencontres d’écrivains aux Etats-Unis et en Europe. Elle souffre en permanence d’avoir été abandonnée par  sa mère.

 

Ces personnages donnent l’occasion à John Irving de parler de ce qu’il connaît sans doute le mieux : la littérature, le monde des écrivains et de l’édition, et il ne s’en prive pas. Il discute, bien sûr, à plusieurs reprises, de l’éternel opposition entre l’écrivain qui invente et celui qui parle de lui-même, pour savoir, lequel des deux est le véritable créateur. Un faux débat, à mon avis, car même celui qui écrit de la science-fiction, des romans policiers ou des contes de fée, écrit toujours, qu’il le veuille ou non, à propos de lui-même et même s’il le fait de façon détournée. Alors que celui qui écrit sa biographie et tente de rester toujours près de la vérité se fera toujours reprocher d’avoir embelli les choses ou d’avoir menti. Un débat inutile, donc, mais qui continue de nourrir le monde littéraire. Irving évoque les rencontres  littéraires, que Ruth/Irving déteste : on n’y pose aucune question intéressante, semble-t-il. Quant aux séances de signatures, Ruth/Irving les évite, parce qu’elle n’a rien à dire à ses admirateurs qu’elle ne connaît pas.

Quarante ans après avoir disparu sans laisser de traces, Marion revient vers Eddie et Ruth : elle ne voulait pas imposer son deuil à sa fille ou à Eddie. On sent le poids du deuil (dont Cynthia Jobin sait si bien parer )  sur le roman, qui est traité à quelques reprises, mais sans  profondeur.

A la fin du livre, Ruth trouve une certaine paix (après la mort de son mari) avec un policier néerlandais avide de lecture, Eddie retrouve Marion, et la plupart des personnages ont plus ou moins apprivoisé leurs démons.

 

Ce livre est très John Irving,  et très Nouvelle-Angleterre (une partie des Etats-Unis pour laquelle j’ai beaucoup d’affection). Il raconte de manière efficace,  il est souvent drôle, mais il n’arrive pas à me toucher profondément.  Je n’aime pas beaucoup la façon qu’il a d’insérer de petites nouvelles dans son roman, qui distraient sans rien ajouter. Bien souvent, d’ailleurs, ces histoires  finissent par trouver une autre vie après (ou avant, je ne suis pas certaine) la publication du roman (l’histoire de l’ours, dans Le Monde selon Garp, l’histoire pour enfants dans Une Veuve de papier, etc.). Ce n’est pas que je trouve quoi que ce soit  de très négatif à dire sur ce livre, sinon que je n’ai pas réussi à l’aimer vraiment et je ne crois pas que j’en lise un autre bientôt. John Irving est l’un des premiers écrivains (je crois)  relativement importants à être issu des cours de création littéraire. Je remarque depuis quelque temps que j’aime moins le style que ces cours semblent développer et que je préfère habituellement les autodidactes de l’écriture, qui apprennent en écrivant et en lisant.   Il s’agit d’une tendance récente,  et je n’ai pas encore lu beaucoup d’auteurs qui se sont développés ainsi et il est peut-être  trop tôt pour généraliser.

Impression de lecture (8) : Richard Russo

 

J’ai acheté Le Pont des soupirs, de Richard Russo, après avoir lu une critique très positive de arlingwords d’un autre de ses livres. Je l’ai trouvé à la foire du livre d’occasion, à Nelson (en anglais), pour la modique somme de $2 néo-zélandais. Ce livre a été publié en 2007 en anglais et a  ensuite été traduit en français, ainsi que plusieurs autres de ses ouvrages.  Il a d’ailleurs obtenu le Prix Pulitzer  pour Le Déclin de l’empire Whiting, publié en 2002. Il s’agit d’un livre de cinq cent vingt-huit pages qui, bien que très bien écrit, facile à lire, et de manière générale, très intéressant, l’aurait été davantage si une centaine de pages avaient été retranchées.

 

L’histoire tourne autour d’un personnage central, Lou, et de sa famille, dans une petite ville des Etats-Unis de l’après-guerre (2e). Lou a grandi à Thomaston (ville fictive près de New York)  et n’en est jamais sorti. Son père distribuait le lait et après avoir perdu son emploi, il a acheté un commerce de proximité (au grand désespoir de sa femme). Lou a repris le commerce de son père  (au lieu de faire des études, comme sa mère le souhaitait)  et  multiplié ses acquisitions, dont il a donné au fil du temps la responsabilité à son fils unique. Le récit proprement dit débute lorsque Lou  a une cinquantaine d’années et vient de prendre  la décision d’aller en Italie avec sa femme, enseignante en art et peintre, alors qu’elle est en rémission d’un cancer. Il a également pris la décision d’écrire son histoire, et par là même, celle de sa famille, de ses amis et de sa ville. Il remonte donc dans le passé et son enfance, ce qui permet au  lecteur d’observer à travers le regard de cet enfant  la vie de cette  ville qui se meurt, comme il y en a tant d’autres non seulement aux Etats-Unis, mais dans le monde. A Thomaston, la tannerie  a non seulement « fait vivre » ses habitants, mais les a également tués, en raison de la pollution qu’elle a causée en rejetant des déchets toxiques dans la rivière. Elle fermera ses portes, tôt ou tard,  mais  les habitants, qui ont un taux de cancer très élevé, ont des sentiments ambivalents envers l’industrie qui leur a procuré un moyen de gagner leur vie de façon décente. Cette petite ville est une métaphore des Etats-Unis, mais elle représente aussi toutes les sociétés qui ont développé des villes autour d’une industrie unique qui, une fois qu’elle a exploité les ressources du lieu, ferme tout simplement ses portes et laisse la population dans le désarroi.  Ce qui m’a le plus fasciné dans ce livre, cependant, c’est la manière dont  Russo nous présente une communauté à travers les yeux naïfs de l’enfance et nous montre comment, au fil des ans,  sa vision évolue. On voit ainsi Lou  réévaluer son père (qu’il adore), sa mère (qu’il aime moins) ses amis, sa femme et lui-même mais demeure, en dépit de sa lucidité grandissante, un optimiste qui désire avant toute chose que tout aille bien. Le grand talent de Russo réside dans la capacité qu’il a de suggérer davantage que  les paroles souvent naïves qu’il met dans la bouche de Lou.  Par ailleurs, dans   la communauté de Thomaston, que Lou voit comme une  société ayant tout ce qu’il faut pour assurer  le bonheur de ses citoyens, Russo dévoile lentement, mais sûrement, le degré d’hypocrisie nécessaire à son « bon fonctionnement ».  Au final, sous toutes les couches du bon comportement des uns et des autres, se profile un désespoir et une solitude d’autant plus douloureuse qu’elle n’a pas de voix.  C’est à mon avis la plus belle qualité du livre, qui vient de la  compassion certaine de l’auteur pour tous ses personnages.

 

Le Guardian est très flatteur dans son appréciation du livre et accepte volontiers que le « grand » roman américain est supérieur à son cousin britannique, mais insiste sur le fait qu’au contraire d’autres romanciers (comme Annie Proulx par exemple), dont la grandeur se manifeste dans l’immensité du paysage, le livre de Russo accomplit la même chose avec succès en situant l’action dans une petite ville. Le critique du New York Times est moins tendre envers l’auteur  et estime que Le Pont des soupirs est plus ou moins une reprise de son livre publié en 2002, pour lequel il a obtenu le Pulitzer. Je ne saurais me prononcer là-dessus, puisque je n’ai lu qu’un seul livre, mais celui que j’ai lu est suffisamment bon pour me donner envie d’en lire un autre. Le New York Times estime également  que certaines perspectives narratives de  Russo sont peu crédibles et un peu maladroites, notamment l’excuse qu’il se donne dans le personnage de Lou qui désire écrire son histoire (hautement improbable pour un propriétaire de petite commerce), mais cela ne m’a pas vraiment dérangé. C’est d’ailleurs un élément de l’écriture de la fiction (ou d’une certaine fiction) sur lequel je me suis souvent interrogée dernièrement. Je  me demande en effet pourquoi les personnages doivent être crédibles, lorsqu’on sait que la réalité est systématiquement beaucoup plus incroyable que la fiction. Et puisqu’il s’agit de fiction, je me demande pourquoi le lecteur veut  des personnages crédibles. Cela est néanmoins un questionnement omniprésent dans l’esprit des créateurs, puisque très récemment, plusieurs  écrivains américains à qui on demandait l’avis sur Donald Trump répondaient  que s’ils tentaient de mettre un tel personnage dans un roman, il serait aussitôt rejeté pour manque de crédibilité ( !). Quant à savoir laquelle de la version britannique ou américaine du roman est supérieure, ainsi que l’affirme The Guardian, là encore, je n’ai pas d’opinion particulière, j’ai lu d’excellents romans venant d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique mais une chose est certaine, leur esthétique et leur style  sont différents.

 

La grande force, et peut-être par là même, la grande faiblesse de cet auteur,  est peut-être  sa maîtrise de l’anecdote. En effet, Russo nous fait progresser dans l’histoire à travers des anecdotes  détaillées et efficaces et la plupart du temps, magistrales. La faiblesse, que j’ai ressentie quelquefois, est que le livre risque de devenir une collection d’anecdotes, plutôt qu’un roman investi d’une vision. Russo ne bascule pas du mauvais côté du roman dans Le Pont des soupirs, car la plupart des anecdotes conduisent, d’une manière inéluctable,  à une vision d’ensemble impressionnante, mais on sent le danger dans  certaines anecdotes ne semblant ne rien apporter de particulier à l’histoire. J’espère donc  trouver dans ma prochaine visite à la foire du livre d’occasion de Nelson soit son plus récent roman soit son roman portant sur les universités.

Impressions de lecture (8) Lionel Shriver

Lorsque je suis allée à la foire du livre d’occasion,  à Nelson, je n’avais aucun espoir de trouver un livre qui me plaise (en fait j’en ai trouvé une bonne dizaine, pour la modique somme de quinze dollars néo-zélandais). Lorsque je vais dans les foires, je ne me donne pas la peine de lire la quatrième de couverture. Je cherche surtout des auteurs dont j’ai entendu parler. Lionel Shriver est surtout connue pour son livre (suivi du film) Il faut qu’on parle de Kevin, un livre et un film que je ne voulais absolument pas lire ou aller voir car  le sujet (comment être le parent d’un enfant qui commet une tuerie) me dérangeait beaucoup trop. Mais j’ai trouvé Tout ça pour quoi ? du même auteur et je me suis dit que si je me trompais, ce ne serait pas une erreur dramatique (j’y ai d’ailleurs trouvé un livre de Richard Russo, un auteur recommandé par arlingwoman, que j’ai hâte de lire). La lecture du livre de l’Américaine a coïncidé avec un entretien qu’elle (oui, il s’agit d’une femme,qui  a changé son prénom, à l’âge de quinze ans) a accordé à la BBC lors du fameux festival de Hay, au Pays de aalles, un des endroits du monde que je rêve depuis longtemps de visiter un jour (des livres, des livres, des livres), à l’occasion de la publication de son plus récent livre. Celui que j’ai déniché à la foire a été publié en 2010.  Le départ de l’histoire n’est pas particulièrement attirant : un Américain, Shepp, qui a toujours rêvé d’une autre vie dans un pays où on peut vivre simplement avec quelques dollars par jour, après avoir réussi à amasser un petit pécule, se sent prêt à se lancer dans l’aventure. Le jour où il va annoncer à sa femme qu’il va partir avec ou sans elle, elle lui confie qu’elle vient de découvrir qu’elle a un cancer (provoqué par l’asbestos). C’est le début d’une aventure de radiothérapie, de chimiothérapie, mais surtout, pour Shriver, un prétexte pour critiquer abondamment le système de santé américain. Shepp, le mari de Glynis doit  renoncer à son rêve et continuer de faire un boulot qu’il déteste pour avoir droit à la précieuse assurance-santé de son employeur. On découvre cependant que l’assurance n’est pas aussi fiable qu’on le croit, car Shepp doit constamment gruger ses économies, qui fondent à vue d’œil, parce que les assurances ne paient pas ceci ou cela, ou paient seulement une partie des traitements fort coûteux auxquels Glynis, la femme de Shepp, se soumet, pour « vaincre » cette maladie. Shriver y traite également du problème complexe des relations entre époux  à un  moment difficile de leur vie en commun, mais aussi des relations de la malade avec les « amis » et sa famille, et le fait de manière convaincante. En lisant ce livre je me suis rappelé que lorsque je suis avec des amis américains, la conversation finit presque toujours par tourner autour de l’assurance-santé et cela indique sans doute qu’il s’agit d’une préoccupation constante lorsqu’on vit aux Etats-Unis. Shriver aurait pu se contenter de condamner « l’industrie de la santé », les méchants patrons et les méchants assureurs mais elle va au-delà et trace l’origine de ce système, qui est né lors de la Deuxième  Guerre Mondiale. Alors que les travailleurs étaient peu nombreux et que les salaires étaient réglementés, les employeurs qui désiraient attirer un employé offraient en prime une assurance-santé. A cette époque, cela ne signifiait pas grand-chose : les traitements étaient minimaux et on mourait jeune, ce qui est fort différent aujourd’hui.  Le   lecteur est certes  tenté  d’accuser le méchant employeur de tous les maux. Shriver nous en empêche en nous  servant un petit discours de l’employeur (par ailleurs pas du tout sympathique), qui nous fait voir qu’on ne peut s’attendre à ce qu’une petite entreprise puisse prendre en charge tous les frais médicaux des familles de tous les employés, surtout lorsque certains  membres de la famille  requièrent des soins particuliers et coûteux : cela  ne peut  que conduire l’entreprise à la faillite. L’employeur attire d’ailleurs l’attention de Shepp sur le fait que les traitements coûteux de sa femme ont fait augmenter les assurances de l’entreprise à un point tel qu’il est  maintenant forcé d’employer des travailleurs à contrat, ce qui lui permet de conserver une entreprise compétitive (on a envie de dire que ce n’est pas une raison, mais ne sommes-nous pas nous-même  coupables de tenter de trouver  la meilleure affaire, et souvent parce que nous n’avons pas les moyens de payer le gros prix).   Il y a  plusieurs niveaux de discussion, notamment la critique des assureurs eux-mêmes qui, nous dit Shriver, ont des employés dont le rôle consiste à trouver une façon de ne pas payer les traitements,  mais également celle de la médecine et des médecins, qui entretiennent parfois des espoirs irréalistes chez les patients désespérés. Shriver parle aussi d’argent, ce qui est rafraîchissant, d’une certaine façon, car on en parle rarement dans les romans (chacun des chapitres commence avec le montant d’argent que Shepp a en banque).  Pourtant on sait bien que l’argent n’est pas important pour autant qu’on en ait suffisamment. Lorsqu’on en manque, c’est une autre histoire. Vers la fin du livre (ne pas lire si vous voulez lire le livre), Shepp  demande au médecin de Glynis, un an après s’être lancé dans l’aventure des traitements censés sauver Glynis, qui ont coûté près de deux millions de dollars, combien de temps le médecin croit avoir ajouté  à la vie de sa femme : trois mois, répond-il laconiquement (d’où le titre).

 

On ferme le livre en se félicitant de vivre dans un pays où il y a un système de santé géré par l’Etat, mais ce soulagement ne dure pas très longtemps. Après avoir fini ce livre, je me suis dit que si je devais faire un long séjour à l’hôpital, ou que si je devais subir une chirurgie coûteuse, je serais rapidement ruinée, si je devais en assumer les coûts et cela serait sans doute le cas d’une grande partie de la population.  Il est donc ridicule de croire que l’Etat a les moyens de payer ces traitements, si les individus ne peuvent y arriver (puisque nous payons les impôts) et que nous vivons de plus en plus longtemps et courons le risque d’avoir besoin d’un traitement coûteux  à plus ou moins long terme. Et puis je me souviens soudainement de ces histoires d’horreur que je vois de plus en plus régulièrement dans les journaux, au sujet de ce charmant monsieur qui a travaillé toute sa vie et a toujours  payé ses impôts, qui a besoin d’une nouvelle hanche et attend depuis trois ans, à qui on donne de la morphine pour soulager ses douleurs, mais dont le cas n’est pas assez urgent pour qu’on s’en occupe. Ou bien on mentionne que ce nouveau médicament, qui pourrait allonger la vie de x ou y, n’est pas approuvé par le gouvernement alors que l’individu ne peut s’offrir ce traitement qui coûte des dizaines ou des centaines de milliers de dollars. Shriver nous fait prendre conscience que la médecine d’aujourd’hui est une bombe à retardement, qui attend tout simplement d’exploser. Un livre très intéressant, donc, qui m’a beaucoup fait réfléchir. On reproche d’ailleurs assez souvent à Shriver de trop de s’étendre sur le résultat de ses recherches dans ses livres. Moi, ce n’est pas vraiment la recherche qui m’a dérangée , car elle  m’a semblé efficace (d’ailleurs je me suis demandé souvent, en lisant le livre, ce qui était de la recherche et ce qui était vécu, ce qui est sans doute un bon signe), mais le côté répétitif, de certains passages. Shriver est plutôt philosophique  à  cet égard et dit que le lecteur n’a qu’à sauter les passages qu’il n’aime pas (c’est ce que j’ai fait) . Quant à moi, j’aurais souhaité que l’éditeur intervienne davantage pour amputer le livre de plus de cinq cent pages (qui se lit malgré tout facilement) d’environ cent cinquante pages. Shriver n’est pas une grande  styliste, mais ses dialogues sont très habiles et la lecture est agréable. Elle semble se concentrer sur des sujets qui causent la controverse. Le dernier de ces livres porte sur l’endettement (collectif et individuel) et l’héritage, et je lirai sans doute ce livre. Ses personnages masculins sont crédibles, sauf lorsqu’ils parlent de l’apparence vestimentaire des femmes, des descriptions qui me semblaient trop féminines. J’ai trouvé incroyable que Glynis parle à peine de ses enfants (ou pensent tout simplement à eux). Et puis la fin m’a semblé un peu trop hollywoodienne, mais en toute honnêteté, je ne sais trop quelle autre fin aurait pu être plausible*.

 

Sinon, en attendant que l’on trouve une solution au problème de la médecine moderne, je me contente de manger beaucoup de  légumes et de faire de l’exercice tous les jours, en espérant que cela suffira .

*Tout cela, bien sûr a changé depuis obamacare, mais seulement jusqu’à un certain point.

Impressions de lecture (7) : Hilary Mantel

 

J’ai lu avec au moins autant de Plaisir la suite de Woolf Hall (Le Conseiller : dans l’ombre des Tudor), Bring up the Bodies (Le Conseiller : Le pouvoir en français)  d’Hilary Mantel. Ainsi que je l’ai déjà évoqué dans un billet précédent, je n’aime pas particulièrement les romans historiques (celui-ci se penche sur  L’Angleterre du seizième siècle et surtout sur Thomas Cromwell, le conseiller d’Henri VIII), surtout qu’il s’agit d’une période de l’histoire anglaise que je ne connais pas très bien. Après avoir vu (une partie de) la série à la BBC lorsque j’étais en Grande-Bretagne, j’ai eu envie de lire le livre. Il m’a été utile de voir d’abord la série, parce que les liens entre les personnages sont complexes et l’écriture de Mantel n’est pas facile à lire, surtout pour un non-natif.  Même en traduction française, des lecteurs ont noté qu’il s’agit d’une lecture exigeante (mais l’effort en vaut la peine).  Je crois préférer le second livre au premier, car dans le premier livre, il s’agissait plus ou moins de mettre tous les personnages en place pour qu’ils jouent leur rôle et cela rendait la encore plus lecture difficile (du moins pour moi). Dans le second, peut-être en raison du grand succès que Mantel a obtenu avec le premier (Booker prize), on a l’impression qu’elle  laisse son Cromwell vivre, tel qu’elle l’a imaginé. On sent la grande affection qu’elle a pour son personnage et son génie consiste à donner l’impression au lecteur qu’il est dans la tête de Cromwell et peut en quelque sorte, espionner l’intellect d’un homme du XVIe siècle. Mantel a tellement de talent qu’on finit presque par se laisser prendre par la « logique » de Cromwell, les raisons qu’il se donne pour « devoir » se débarrasser de l’un ou de l’autre, mais surtout  d’Anne Boleyn pour qu’Henri VIII puisse avoir un héritier mâle. Cromwell réfléchit de plus en plus souvent à son passé, tandis que  les aristocrates  lui reprochent  de plus en plus souvent d’être un fils de forgeron. On découvre qu’il n’a pas pardonné le traitement qu’on a fait subir à son cher Wolsey et  Mantel suggère que Cromwell avait des idées progressistes pour son époque et ne voyait pas l’utilité de la guerre, entre autres choses. Bref, presque sympathique. A travers ses personnages, Mantel nous livre également la perception qu’on avait des femmes et du sexe à cette époque. Elle ne prétend surtout  pas s’en être tenue aux faits et nous prévient que c’est « son » Cromwell  qu’elle nous présente, consciente que d’autres auteurs ont traité le personnage bien différemment. Je n’ai pas fait de recherche approfondie sur Cromwell, mais il est vrai que les autres portraits que j’ai lus étaient peu  flatteurs. Je préfère  de loin le portrait multidimensionnel que Mantel nous en fait dans un style très maîtrisé, qui explique sans doute qu’elle fait partie du petit groupe d’auteurs très privilégiés ayant reçu  un deuxième Booker pour son Cromwell.

Impressions de lecture (2) : Woolf Hall (Hilary Mantel)

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Je me suis d’abord familiarisée avec Wolf Hall, grâce à la télésérie du même nom, que la BBC a produite et qui était à la télé, lorsque j’étais en Grande-Bretagne en 2014. J’ai beaucoup aimé la série, qui a par ailleurs reçue de très bonnes critiques. Cela était sans doute dû au grand talent de l’acteur Mark Rylance, au script écrit par Hilary Mantle, qui avait d’ailleurs promis une série qui ne diluerait pas le contenu de cette brique de six cent cinquante pages. Quant à moi, j’ai beaucoup aimé la série et, lorsque j’ai lu le livre qui traite principalement de Thomas Cromwell (Mark Rylance) et de sa relation avec Henri VIII (Damian Lewis), j’avais en tête la brillante personnification qu’en a présenté l’acteur. Au début du livre, je me disais que c’était une bonne chose d’avoir d’abord vu la série, car je ne connaissais pas très bien cette période de l’histoire anglaise et le fait d’avoir vu la séire me permettait de mieux visualiser l’époque. Après quelques centaines de pages, cependant, j’ai conclu une fois de plus, que le livre était malgré tout, bien meilleur que la série. Je ne suis habituellement pas très attirée par les romans historiques. Le grand talent de Mantle réside cependant, à mon avis, dans la capacité qu’elle a, non seulement de recréer une époque, mais aussi d’entraîner le lecteur dans sa psyché, et c’est là que Hilary Mantle excelle. A travers les péripéties de ce fils de forgeron, battu par son père, qui s’est hissé dans les plus hautes sphères du pouvoir de cette époque et a joué un rôle dans une des périodes historiques les plus importantes dans l’histoire d’Angleterre, elle réussit à imaginer comment l’on pensait, à la mort, à la maladie, au sexe et au pouvoir. On ne s’étonnera donc pas qu’elle soit la première (et la seule, je crois) à avoir gagné le Man Booker pour ce livre magnifique (pas facile à lire en anglais, cependant), ainsi que le second volume.