Archives pour la catégorie Impression de lecture

Impressions de lecture en vrac

Irène Nemirovsky : Une Suite française, roman (2004) (charity shop, pour une livre sterling),  dont on a fait un film,  une suite, donc,  de deux romans posthumes (elle en avait planifié cinq)  pour l’auteure française, (Juive-ukrainienne d’origine) sur la vie en France après juin 1940 et  dans une banlieue de Paris dans les premiers mois de l’occupation allemande. Elle est morte  à Auschwitz en 1942.  Il s’agit d’une critique acérée de la société française. La  lecture en vaut le coup pour la  belle analyse des moments de crise révélant la vraie nature humaine, un  thème qui a été repris avec succès dans la série Un Village français.  Le tout est  fâcheusement entrecoupé de descriptions plutôt ennuyeuses de la nature, inspirées en cela (selon The Guardian) par Chekhov et Turgenev. J’ai trouvé l’effet raté, mais évidemment, cela ne concerne que moi.

R. Prynne : Poems (2015), une réédition, revue et augmentée de plusieurs de ses livres précédents (commandé chez mon libraire pour $60NZ). Agé de quatre-vingts ans, Prynne est considéré comme l’un des grands poètes de sa génération en Grande-Bretagne. Mais plutôt discret, il est en fait, peu connu, et l’on sait très peu de choses sur lui. Il ne réclame pas l’anonymat, mais ne se prête pas non plus au jeu de la promotion et c’est peut-être ce qui explique qu’on ne parle pas souvent de lui. Je  trouve un peu difficile de lire de la poésie en anglais. C’est le titre de l’un des livres, dont j’aimais bien l’idée  « Kitchen poems », qui m’a d’abord attiré vers lui. Puis, je me suis mise à lire sa poésie, d’une manière fluide, ce qui est étrange, car on lui reproche souvent d’être hermétique.  Il ouvre de belles voies d’exploration de la poésie. C’est presque sept cents pages de poésie, que je vois plutôt comme une bible, que comme un livre à terminer. De nombreuses heures de plaisir devant moi.

Lionel Shriever : The Mandibles (2015). E-book ($18.75NZ).  Le point de départ est 2029, alors que  la famille de Florence a les moyens de prendre  une seule  douche tiède par semaine. Le président  confisque les bons d’épargne et l’or des citoyens. Mais ce n’est que le début. Tout va de mal en pis à partir de ce moment.  Je trouvais le sujet intéressant : l’argent et l’héritage, le vieillissement de la population, des sujets d’actualité. Mais les personnages ne sont pas convaincants du tout et si Shriever comprend bien son sujet et qu’elle a sans conteste fait beaucoup de recherche sur l’économie, elle n’a pas réussi à la rendre intéressante  à travers des personnages crédibles. Elle régurgite  souvent ses découvertes à travers la voix d’un adolescent de quatorze qui semble avoir  tout compris.  J’ai commencé à décrocher après une cinquantaine de pages. Je suis forcée d’admettre tout de même, que cela a suffi pour me faire réfléchir davantage au concept de frugalité, car je me targue (pas à haute voix, mais tout de même) de vivre frugalement et je me rends compte qu’il s’agit d’une frugalité toute relative. A méditer, donc, sous la douche bien chaude !

 

Fay Weldon : Auto da Fay (2002). E-book, $15NZ (puisque absent de la bibliothèque) L’autobiographie de l’auteure, de son enfance néo-zélandaise pendant la guerre, son retour en Grande-Bretagne, juste après la guerre, ses deux premiers mariages,  jusqu’au moment où elle a publié son premier livre. Elle a eu une vie fort intéressante et bien remplie. J’aime son sens de l’humour, sons sens du drame autour  des nombreux rebondissements de sa vie, la personnalité des personnages de sa famille, le besoin qu’elle ne semble pas avoir de régler ses comptes. En fait, sa vie se lit comme un roman et jette une lumière nouvelle et intéressante sur certains de ses livres.  J’ai hâte de lire la suite.

Impression de lecture en vrac

Cervantes : Don Quichotte (livre d’occasion, 5 livres sterling).  J’ai  tellement aimé les cent cinquante pages que j’ai lu, que je me suis arrêtée là, car j’avais l’impression de ne pas arriver à saisir toute la beauté de la langue en anglais (je saisis moins bien les subtilités de la langue en anglais) et j’ai pris la décision d’attendre de pouvoir le lire en français (mon espagnol n’est pas à la hauteur). J’y ai entre autre  trouvé  un passage sur la beauté qui n’a aucunement vieilli et pourrait être utilisé à bon escient dans les classes de philosophie d’aujourd’hui et susciterait  d’intéressants débats.

Elena Ferrante : j’ai lu deux livres (de la bibliothèque, dont j’ai oublié le titre) de cette Italienne  qui a connu un  succès mondial  sans  révéler son identité véritable. Dans une société où le culte de la personnalité atteint des sommets, je trouve cette prise de position intéressante. Qu’elle ait cependant  récemment offert des indices au sujet  de ses origines (fille de couturière napolitaine), alors que son identité véritable, qui  a par la suite  été découverte ne correspond nullement à ce qu’elle a insinué en entretien m’a déçue et lui enlève, à mes yeux, un peu de sa crédibilité. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas réussi à aimer les deux livres parlant de la vie des femmes napolitaines que j’ai lus (j’ai lu le deuxième en me disant que le premier n’était peut-être pas le meilleur). Mais ses livres se lisent facilement et rapidement et j’ai donc rapporté L’amica geniale de mon voyage  à Naples dans le but de pratiquer mon italien. Qui sait ? Lire l’histoire dans la langue originale me fera peut-être changer d’avis, et que le fait d’être passée à Naples me fera voir les choses de façon différente.

Michel Houellebecq : J’ai  trouvé une édition bilingue de sa poésie, Unreconciled, et je préfère sa poésie, qui me semble plus authentique,  à sa prose. Quelques moments de presque sérénité, mais dans l’ensemble, très noir,  donc à ne pas lire si on traverse un mauvais moment. Poésie d’un homme qui ne s’est réconcilié ni avec lui-même, ni avec le monde, ni avec l’univers. Cela m’a rappelé  que j’ai lu Soumission (librairie) publié en 2015 après sa sortie. J’ai aimé les trente premières pages, puis après, je n’y arrivais plus. J’avais pourtant aimé Les Particules élémentaires, en dépit de son extrême pessimisme. Mais même si j’ai lu la plupart des livres suivants, je les ai peu ou pas aimés. Je dois cependant admettre qu’avec un peu plus de recul, le thème de Soumission, soit le déclin des élites et  leur propension à se compromettre est d’actualité. On l’accuse d’être misogyne, mais il répond à cela que sa description des hommes n’est sûrement pas plus flatteuse. Vu, sous cet angle….

Impressions de lecture : Annie Proulx

Annie Proulx est une auteure américaine de quatre-vingt-et-un ans qui a connu le succès grâce à Shipping News et Brokeback Mountain, deux livres qui sont devenus des films à succès. Shipping News est le premier livre que j’ai lu en anglais sans trop de difficulté et dont je me rappelle l’histoire sympathique et surtout la manière dont il a été présenté au cinéma, grâce au talent de Kevin Spacey et Julianna Moore. Barkskins a été publié l’année dernière et certains ont dit que c’était son meilleur livre. C’est sans aucun doute le plus long (736 pages). Je l’avais réservé à la bibliothèque l’année dernière avant mon départ en voyage, mais la liste  d’attente étant trop longue, je me suis dit que je le lirais au retour. Le livre était  sur les rayons en janvier, peut-être parce  que les sept cent trente-six  pages en  avait découragé plus d’un.

 

Ce livre raconte l’histoire de deux hommes,  René Sel et Charles Duquet, arrivés en Nouvelle-France en 1693. Ils  doivent travailler pendant trois ans pour un seigneur avant d’obtenir leur propre lopin de terre. Duquet s’enfuie, tandis que Sel reste et, pour faire plaisir au seigneur, il épouse sa concubine micmac (alors que le seigneur  va épouser une Française fraîchement arrivée au pays)  et produit une longue lignée de métis, alors que Duquet fonde une dynastie de propriétaires forestiers. Proulx suit leurs descendants pendant trois cents ans dans leurs déboires et leurs succès. C’est un livre qui plaira à  ceux que les débuts de la Nouvelle-France et de la Nouvelle-Angleterre intéressent ainsi que ceux qui ont un intérêt  l’environnement, car une bonne partie du livre évoque la déforestation (sauvage) des maritimes et  de la Nouvelle-Angleterre. D’ailleurs, plusieurs critiques voient ce thème comme le centre de cette « fiction ». En filigrane, on y retrouvera l’histoire des Premières Nations (ou quelque autre nom qu’on leur donne), la disparition de leur mode de vie,  le choc entre des cultures qui voyaient la nature de façon diamétralement opposée.

 

Je n’ai pas été surprise de lire que Proulx avait d’abord prévu d’écrire un livre didactique à ce sujet (pour lequel elle a fait de nombreuses recherches), et que ce n’est que vers la fin qu’elle a pris la décision d’en faire un roman. La « fictionalistion » de ses recherches reste  en effet assez souvent superficielle et   j’ai souvent eu l’impression qu’elle passait au travers de l’histoire des innombrables personnages (trop nombreux pour qu’on puisse tous se les rappeler) comme dans une sorte de  mauvais moment à passer, et cela, avant même que j’apprenne comment ce roman historique avait vu le jour.  J’avais le sentiment qu’elle racontait l’histoire comme un (pas toujours bon)  journaliste relate des faits divers (et pas toujours nécessairement dans le meilleur quotidien). J’ai également souvent  pensé aux  épisodes de Who do you think you are ? où les individus recherchant le passé de leurs ancêtres reconstruisent leur vie à partir d’articles de faits divers  trouvés dans les journaux ou documents officiels, etc. Elle  s’intéresse peu à la psychologie des personnages, ils viennent et disparaissent souvent assez rapidement, sauf pour quelques-uns d’entre eux qu’elle a creusés davantage. Si ce procédé permet d’une part d’évoquer  la fragilité de la vie, sa brièveté, sa disparition soudaine, comme cela était le cas à cette époque,  on se demande  en revanche ce que certains personnages qui disparaissent aussi vite qu’ils ont été mentionnés  apportent à la grande saga des Sel et des Duquet. On sent néanmoins sa réelle passion pour  l’environnement. Elle évoque les techniques de coupe, la dure vie de ceux dont c’était le métier de couper ces arbres de façon très convaincante. Il s’y trouve même un épisode sur la déforestation de la Nouvelle-Zélande (qui m’a semblé juste).  L’auteure, historienne de formation, n’a pas lésiné sur  les recherches (il lui a fallu dix ans pour écrire ce livre). Ce qui m’a le plus touché cependant est la manière dont elle évoque le  tourment des Premières Nations,  leur lent et inexorable déclin et quelquefois leur psyché.

 

Dans un entretien elle affirme écrire  dans un style traditionnel, mais cela ne me semble pas du tout le cas. Je dois d’ailleurs avouer  que c’est ce que j’ai le moins aimé dans ce roman. Il m’a fallu une bonne cinquantaine de pages pour me  faire à son écriture et même après sept cent trente-six pages, son style  n’a pas réussi à me séduire. D’autres critiques ont mentionné le manque de cohérence du style pour certains personnages qui parlaient parfois en « indien » et d’autres fois en anglais irréprochable, mais je ne l’ai pas noté ces différences, car j’étais souvent un peu perdue dans les complications des multiples personnages.

J’ai néanmoins lu (en sautant des passages) le livre avec intérêt en m’accrochant à certains thèmes qui me plaisaient davantage,   notamment  les Premières Nations, certains personnages, dont Lavina, certaines anecdotes et, de temps à autre, un examen un peu plus profond de la psyché des colons du Nouveau-Monde ou des Premières Nations.   Ce livre  ferait d’ailleurs  une belle mini-série (peut-être était-ce ce que Proulx avait à l’esprit en l’écrivant) et sera sans doute traduit en français très bientôt.

 

 

Impressions de lecture : John Irving

J’ai lu, il y a bien longtemps, Le Monde selon Garp, le livre de John Irving qui a marqué son arrivée sur la scène des écrivains connus et populaires des Etats-Unis. J’avais lu ce livre avec un certain intérêt, à une époque où je lisais seulement de la poésie et je me souviens surtout que les  scènes cocasses et abracadabrantes  m’avaient plu. On parlait beaucoup de la nouvelle à propos de l’ours, qui était insérée dans le roman et qui avait plu à beaucoup de monde (mais pas à moi).

 

Une Veuve de papier (A Widow For One Year), du même auteur,  est considéré comme l’un de ses meilleurs livres ou, du moins, l’un des plus populaires. Je l’ai acheté à la foire du livre de Nelson, en me disant, encore une fois, que je ne courais pas un très grand risque si le livre ne me plaisait pas.

 

C’est l’histoire de Marion, mais je pourrais dire aussi que c’est l’histoire de Ruth, la fille de Marion, d’Eddie, le jeune amant de Marion qui la rencontre alors qu’il a seize ans et qu’elle en a trente-neuf, ou bien l’histoire  du mari de Marion, Ted,  un écrivain qui écrit des livres pour enfants et  a officiellement recruté les services d’Eddie, un adolescent de seize ans pendant les vacances. En  réalité  Ted veut qu’Eddie devienne l’amant de sa femme afin d’augmenter ses chances d’obtenir la garde de sa fille Ruth alors qu’il est sur le point de demander le divorce. Planification inutile, puisque  Marion a déjà pris la décision de quitter son mari, à la fin de l’été, après avoir fait l’amour soixante fois avec Eddie, qui est éperdument amoureux de Marion.

 

Tout ce petit monde est ou devient écrivain. Ted, le plus connu et le mieux nanti de tous, écrit des livres pour enfants mais  ne se dit pas écrivain. Il  se voit comme quelqu’un qui divertit les enfants. Ce qu’il préfère, par-dessus tout, c’est séduire les mamans des enfants qui lisent ses livres, et les dessiner (les mères) dans des poses plus ou moins pornographiques. Marion, accablée par le deuil de ses deux fils, morts à l’adolescence dans un accident de voiture, quittera à la fin de l’été  son mari et sa fille Ruth, qu’elle se sent incapable d’aimer. Elle ira  au Canada et gagnera sa vie en écrivant des romans policiers qui se vendent bien mais qui n’ont pas de grandes qualités littéraires. Eddie, l’amant de Marion, deviendra également écrivain et connaîtra un certain succès. Il ne se considère  pas comme un grand écrivain,  il est surtout content de pouvoir plus ou moins gagner sa vie en écrivant. Ruth, la fille de Ted et de Marion, est de loin celle qui se rapproche le plus de l’écrivain avec un E majuscule. Elle est connue, on l’invite à des rencontres d’écrivains aux Etats-Unis et en Europe. Elle souffre en permanence d’avoir été abandonnée par  sa mère.

 

Ces personnages donnent l’occasion à John Irving de parler de ce qu’il connaît sans doute le mieux : la littérature, le monde des écrivains et de l’édition, et il ne s’en prive pas. Il discute, bien sûr, à plusieurs reprises, de l’éternel opposition entre l’écrivain qui invente et celui qui parle de lui-même, pour savoir, lequel des deux est le véritable créateur. Un faux débat, à mon avis, car même celui qui écrit de la science-fiction, des romans policiers ou des contes de fée, écrit toujours, qu’il le veuille ou non, à propos de lui-même et même s’il le fait de façon détournée. Alors que celui qui écrit sa biographie et tente de rester toujours près de la vérité se fera toujours reprocher d’avoir embelli les choses ou d’avoir menti. Un débat inutile, donc, mais qui continue de nourrir le monde littéraire. Irving évoque les rencontres  littéraires, que Ruth/Irving déteste : on n’y pose aucune question intéressante, semble-t-il. Quant aux séances de signatures, Ruth/Irving les évite, parce qu’elle n’a rien à dire à ses admirateurs qu’elle ne connaît pas.

Quarante ans après avoir disparu sans laisser de traces, Marion revient vers Eddie et Ruth : elle ne voulait pas imposer son deuil à sa fille ou à Eddie. On sent le poids du deuil (dont Cynthia Jobin sait si bien parer )  sur le roman, qui est traité à quelques reprises, mais sans  profondeur.

A la fin du livre, Ruth trouve une certaine paix (après la mort de son mari) avec un policier néerlandais avide de lecture, Eddie retrouve Marion, et la plupart des personnages ont plus ou moins apprivoisé leurs démons.

 

Ce livre est très John Irving,  et très Nouvelle-Angleterre (une partie des Etats-Unis pour laquelle j’ai beaucoup d’affection). Il raconte de manière efficace,  il est souvent drôle, mais il n’arrive pas à me toucher profondément.  Je n’aime pas beaucoup la façon qu’il a d’insérer de petites nouvelles dans son roman, qui distraient sans rien ajouter. Bien souvent, d’ailleurs, ces histoires  finissent par trouver une autre vie après (ou avant, je ne suis pas certaine) la publication du roman (l’histoire de l’ours, dans Le Monde selon Garp, l’histoire pour enfants dans Une Veuve de papier, etc.). Ce n’est pas que je trouve quoi que ce soit  de très négatif à dire sur ce livre, sinon que je n’ai pas réussi à l’aimer vraiment et je ne crois pas que j’en lise un autre bientôt. John Irving est l’un des premiers écrivains (je crois)  relativement importants à être issu des cours de création littéraire. Je remarque depuis quelque temps que j’aime moins le style que ces cours semblent développer et que je préfère habituellement les autodidactes de l’écriture, qui apprennent en écrivant et en lisant.   Il s’agit d’une tendance récente,  et je n’ai pas encore lu beaucoup d’auteurs qui se sont développés ainsi et il est peut-être  trop tôt pour généraliser.

Impression de lecture (8) : Richard Russo

 

J’ai acheté Le Pont des soupirs, de Richard Russo, après avoir lu une critique très positive de arlingwords d’un autre de ses livres. Je l’ai trouvé à la foire du livre d’occasion, à Nelson (en anglais), pour la modique somme de $2 néo-zélandais. Ce livre a été publié en 2007 en anglais et a  ensuite été traduit en français, ainsi que plusieurs autres de ses ouvrages.  Il a d’ailleurs obtenu le Prix Pulitzer  pour Le Déclin de l’empire Whiting, publié en 2002. Il s’agit d’un livre de cinq cent vingt-huit pages qui, bien que très bien écrit, facile à lire, et de manière générale, très intéressant, l’aurait été davantage si une centaine de pages avaient été retranchées.

 

L’histoire tourne autour d’un personnage central, Lou, et de sa famille, dans une petite ville des Etats-Unis de l’après-guerre (2e). Lou a grandi à Thomaston (ville fictive près de New York)  et n’en est jamais sorti. Son père distribuait le lait et après avoir perdu son emploi, il a acheté un commerce de proximité (au grand désespoir de sa femme). Lou a repris le commerce de son père  (au lieu de faire des études, comme sa mère le souhaitait)  et  multiplié ses acquisitions, dont il a donné au fil du temps la responsabilité à son fils unique. Le récit proprement dit débute lorsque Lou  a une cinquantaine d’années et vient de prendre  la décision d’aller en Italie avec sa femme, enseignante en art et peintre, alors qu’elle est en rémission d’un cancer. Il a également pris la décision d’écrire son histoire, et par là même, celle de sa famille, de ses amis et de sa ville. Il remonte donc dans le passé et son enfance, ce qui permet au  lecteur d’observer à travers le regard de cet enfant  la vie de cette  ville qui se meurt, comme il y en a tant d’autres non seulement aux Etats-Unis, mais dans le monde. A Thomaston, la tannerie  a non seulement « fait vivre » ses habitants, mais les a également tués, en raison de la pollution qu’elle a causée en rejetant des déchets toxiques dans la rivière. Elle fermera ses portes, tôt ou tard,  mais  les habitants, qui ont un taux de cancer très élevé, ont des sentiments ambivalents envers l’industrie qui leur a procuré un moyen de gagner leur vie de façon décente. Cette petite ville est une métaphore des Etats-Unis, mais elle représente aussi toutes les sociétés qui ont développé des villes autour d’une industrie unique qui, une fois qu’elle a exploité les ressources du lieu, ferme tout simplement ses portes et laisse la population dans le désarroi.  Ce qui m’a le plus fasciné dans ce livre, cependant, c’est la manière dont  Russo nous présente une communauté à travers les yeux naïfs de l’enfance et nous montre comment, au fil des ans,  sa vision évolue. On voit ainsi Lou  réévaluer son père (qu’il adore), sa mère (qu’il aime moins) ses amis, sa femme et lui-même mais demeure, en dépit de sa lucidité grandissante, un optimiste qui désire avant toute chose que tout aille bien. Le grand talent de Russo réside dans la capacité qu’il a de suggérer davantage que  les paroles souvent naïves qu’il met dans la bouche de Lou.  Par ailleurs, dans   la communauté de Thomaston, que Lou voit comme une  société ayant tout ce qu’il faut pour assurer  le bonheur de ses citoyens, Russo dévoile lentement, mais sûrement, le degré d’hypocrisie nécessaire à son « bon fonctionnement ».  Au final, sous toutes les couches du bon comportement des uns et des autres, se profile un désespoir et une solitude d’autant plus douloureuse qu’elle n’a pas de voix.  C’est à mon avis la plus belle qualité du livre, qui vient de la  compassion certaine de l’auteur pour tous ses personnages.

 

Le Guardian est très flatteur dans son appréciation du livre et accepte volontiers que le « grand » roman américain est supérieur à son cousin britannique, mais insiste sur le fait qu’au contraire d’autres romanciers (comme Annie Proulx par exemple), dont la grandeur se manifeste dans l’immensité du paysage, le livre de Russo accomplit la même chose avec succès en situant l’action dans une petite ville. Le critique du New York Times est moins tendre envers l’auteur  et estime que Le Pont des soupirs est plus ou moins une reprise de son livre publié en 2002, pour lequel il a obtenu le Pulitzer. Je ne saurais me prononcer là-dessus, puisque je n’ai lu qu’un seul livre, mais celui que j’ai lu est suffisamment bon pour me donner envie d’en lire un autre. Le New York Times estime également  que certaines perspectives narratives de  Russo sont peu crédibles et un peu maladroites, notamment l’excuse qu’il se donne dans le personnage de Lou qui désire écrire son histoire (hautement improbable pour un propriétaire de petite commerce), mais cela ne m’a pas vraiment dérangé. C’est d’ailleurs un élément de l’écriture de la fiction (ou d’une certaine fiction) sur lequel je me suis souvent interrogée dernièrement. Je  me demande en effet pourquoi les personnages doivent être crédibles, lorsqu’on sait que la réalité est systématiquement beaucoup plus incroyable que la fiction. Et puisqu’il s’agit de fiction, je me demande pourquoi le lecteur veut  des personnages crédibles. Cela est néanmoins un questionnement omniprésent dans l’esprit des créateurs, puisque très récemment, plusieurs  écrivains américains à qui on demandait l’avis sur Donald Trump répondaient  que s’ils tentaient de mettre un tel personnage dans un roman, il serait aussitôt rejeté pour manque de crédibilité ( !). Quant à savoir laquelle de la version britannique ou américaine du roman est supérieure, ainsi que l’affirme The Guardian, là encore, je n’ai pas d’opinion particulière, j’ai lu d’excellents romans venant d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique mais une chose est certaine, leur esthétique et leur style  sont différents.

 

La grande force, et peut-être par là même, la grande faiblesse de cet auteur,  est peut-être  sa maîtrise de l’anecdote. En effet, Russo nous fait progresser dans l’histoire à travers des anecdotes  détaillées et efficaces et la plupart du temps, magistrales. La faiblesse, que j’ai ressentie quelquefois, est que le livre risque de devenir une collection d’anecdotes, plutôt qu’un roman investi d’une vision. Russo ne bascule pas du mauvais côté du roman dans Le Pont des soupirs, car la plupart des anecdotes conduisent, d’une manière inéluctable,  à une vision d’ensemble impressionnante, mais on sent le danger dans  certaines anecdotes ne semblant ne rien apporter de particulier à l’histoire. J’espère donc  trouver dans ma prochaine visite à la foire du livre d’occasion de Nelson soit son plus récent roman soit son roman portant sur les universités.