Archives de catégorie : Impression de lecture

34089 Ce que j’ai lu : Nathan Hill

photo : Marahau (jardins venteux Sand bar) un cormoran rêveur

Hill, Nathan, Les fantômes du vieux pays, Gallimard,  2017, 720p. Oui, vous avez bien lu, 720 pages !

Traduction française d’un nouveau venu sur la scène littéraire américaine (et mondiale, puisque le livre a été traduit en 30 langues), publié en 2016 en anglais. Encore une fois, je trouve le titre en français plus révélateur que  The Nix, qui renvoie à une légende norvégienne dont on a l’impression qu’elle contient la clef de l’histoire livrée à la toute fin. Il est impossible de résumer un livre de 720 pages en quelques lignes, mais la quatrième de couverture s’y essaie :un candidat à la présidentielle a été agressé en public par une femme d’une soixantaine d’années : Faye Andresen-Anderson. Samuel Anderson, professeur d’anglais, spécialiste de Shakespeare n’est pas au courant de cet événement étalé  sur tous les medias parce qu’il est occupé à jouer en ligne avec le jeu Le Monde d’Elfscape. Or, la femme dont il est question est sa mère, qui l’a abandonné lorsqu’il était enfant. Devenu écrivain prometteur, après la publication d’une nouvelle, qui lui a permis il a obtenu une avance substantielle pour son prochain livre, dont il n’a toujours pas écrit une ligne, même s’il a dépensé l’argent reçu.

Ce point de départ est le prétexte que Hill utilise pour raconter la difficulté de vivre et de grandir aux Etats-Unis surtout, mais pas que, à travers deux générations, la sienne et celle de sa mère,  et jusqu’à un certain point, celle de son grand-père aussi, bien que cet angle est resté en plan. Je peux comprendre parce qu’il aurait sans doute fallu une centaine de  pages de plus  pour traiter ce sujet avec le détail que Hill a montré avec les autres générations et là, vraiment, non, c’aurait été trop. Cela est malgré tout un peu décevant parce que le titre nous donne à penser que tout part de là, puisque le grand-père a quitté la Norvège pour émigrer  aux Etats-Unis, alors qu’en fait, le roman se concentre vraiment sur les deux autres générations.

Ce livre aurait facilement pu m’ennuyer à mort. Le premier chapiter nous emmène dans la tête d’un joueur de jeux videos en ligne et j’étais tentée de dire non merci, je n’ai pas particulièrement envie de savoir ce qui se passe dans la tête de quelqu’un qui se livre à ce genre d’activité. On plonge ensuite dans l’enfance et l’adolescence de Samuel Anderson et encore là, heureusement il change de sujet, alors que je suis sur le point d’abandonner. Il y a une limite à mon envie de savoir ce qui se passe dans la tête de quelqu’un, et comme j’ai déjà plongé récemment dans le livre de Jon Fosse et celui de Gerlad Munrane, je ne pouvais pas trop en ajouter. J’ai tout de même réussi à passer au travers de ces moments un peu trop détaillés à mon goût  parce qu’il écrit vraiment très très bien et qu’il a le sens de l’humour. Ce qui m’a poussé à continuer, cependant, est le chapitre où Samuel Anderson fait venir une étudiante dans son bureau pour lui dire qu’elle a triché et que son devoir sera un échec. L’étudiante ne le voit pas de cette façon et elle finira par avoir gain de cause, mais le lecteur a le plaisir de voir comment on peut arriver à ce résultat et obtenir de surplus de faire virer le prof. Evidemment, cela m’a bien fait rire parce que cela me rappelait ma vie universitaire, que je ne voudrais plus maintenant reprendre sous aucun prétexte. Sinon, le livre va dans tous les sens : histoire politique, influence des medias, addiction, enfance malheureuse, vie militaire et j’en passe.  Or, même si le livre est très très bien écrit et souvent amusant,  il me semble encore une fois (ce n’est pas la première fois que je le dis) que le livre aurait eu intérêt à subir des coupures. Ou alors, si j’avais été l’éditeur de Hill, je lui aurais suggéré de couper certains passages inutilement détaillés  pour permettre de mieux développer l’histoire du grand-père, qui m’a vraiment laissée sur ma faim.

Il reste que ce livre m’a fait rire et m’a émue et que j’ai toujours  envie de lire son second livre qui arrivera bientôt, je l’espère, à la bibliothèque (et j’espère que je ne suis pas trop loin sur la liste d’attente). En attendant, je me sens incapable de retourner à Gerald Murnane, qui nous emmène dans la tête d’un adolescent catholique en Australie (il faut que je me repose un peu).

#4068 ce que j’ai lu : Deborah Levy

photo :  aller à la rencontre de la beauté sur la plage de Pohara, 560 habitants.

Deborah Levy. Etat des lieux, publié en anglais en 2021. Le troisième volume de la trilogie de sa biographie en mouvement (ou living autobiography, en anglais ; j’ai parlé du premier ailleurs, mais pas du deuxième parce qu’il n’est pas à la bibliothèque). Elle dresse l’état des lieux de sa vie à l’aube de la soixantaine,  alors que ses filles s’apprêtent à quitter l’appartement londonien. Le titre en anglais met l’accent sur une autre partie du livre : Real estate, car elle y parle aussi de la maison de ses rêves. Elle se demande ce qu’est un foyer, pourquoi, alors qu’elle est une autrice reconnue, traduite en plusieurs langues , elle ne possède toujours pas de maison,  ce qu’elle voudrait y trouver, où elle la voudrait, etcetera, et c’était ce qui m’intriguait dans ce livre, car il s’agit d’un thème rarement abordé.  En fait, il s’agit autant et peut-être même davantage d’une rêverie à voix haute que d’une biographie. Un critique a dit ailleurs que personne, mieux que Levy ne sait parler du quotidien, essentiellement féminin, et qu’à ce titre elle décrit ce que signifie être une femme. Le livre est majoritairement un recueil de ses pensées  sur ses rencontres, des objets qui font partie de sa vie (des chaussures, entre autres), des observations sur des inconnus ou des voisins, ses amis,  certains détails de sa vie quotidienne,  ses souvenirs d’enfance,  sa mère et, ultimement la condition féminine.  Tout réside dans la beaute de son écriture  mentionnée par tous les critiques, mais le titre en anglais me promettait autre chose et j’ai décroché en raison des attentes que j’avais. Le titre en français colle beaucoup mieux à ce qu’elle raconte dans ce livre un peu loin de l’idée de biographie que je me faisais.

J’ai ensuite tenté la lecture d’un de ses romans, August Blue,  mais j’ai  tout de suite pris le thème  en grippe après  et j’ai laissé tomber. Je tenterai peut-être plus tard, The man who saw everything, qui lui a valu d’être mise en nomination pour le Booker. Et j’espère que la bibliothèque fera bientôt venir le second livre de la trilogie, qui m’intéressera peut-être davantage.

#4061 Ce que j’ai lu : Eleanor Catton

Je me suis finalement laissée tenter par le plus récent livre d’Eleanor Catton, « Birnam Wood », publié en 2023, une dizaine d’années après Les Luminaires qui lui a valu le « Booker » pour un livre de plus de huit cents pages, que je n’avais pas beaucoup aimé. Je l’ai tout de même lu jusqu’à la fin, en me forçant à lire une dizaine de pages avant de m’endormir et encore aujourd’hui, c’est un mauvais souvenir. J’ai donc hésité avant de me lancer dans cette lecture, mais le fait qu’il n’y avait cette fois que quatre cents et quelques pages m’a aidée à sauter le pas, d’autant plus que le sujet m’attirait. Il s’agit cette fois d’un thriller psychologique ou politique qui attire l’attention sur les impasses de la politique aujourd’hui.

En scène on trouve Birnam Wood un   collectif activiste  basé à Christchurch, en Nouvelle-Zélande. Sa fondatrice, Mira Bunting, rêve d’un changement social radical, généralisé et durable  ; pour y arriver les membres de Birnam Wood se livrent à une sorte de guérilla de jardinage, en récupérant des terres publiques et privées inutilisées pour les cultiver.  L’autre personnage du roman, Robert Lemoine, est milliardaire et Américain. Il est officiellement venu en Nouvelle-Zélande pour se construire un bunker en prévision d’un événement catastrophique. En réalité il creuse la terre néo-zélandaise pour en extraire des milliards de dollars de terres rares dans un parc national.

Les deux se rencontrent et bientôt, Mira croit pouvoir utiliser l’argent et les terres de Robert Lemoine pour mener à bien sa mission, tandis que Robert Lemoine veut utiliser Birnam Wood pour camoufler ses opérations. On croisera en outre Tony Gallo, un jeune journaliste idéaliste, ainsi qu’un homme d’affaires néo-zélandais récemment anobli, Sir Owen Darvish, et son épouse.

La première moitié du roman, met tous les éléments de l’histoire en place et c’est d’ailleurs la partie que j’ai préférée. Catton y déploie un sens de l’humour léger que je n’avais pas senti dans le livre précédent. Il me semble qu’elle y règle également ses comptes, jusqu’à un certain point,  avec la Nouvelle-Zélande, où elle a été critiquée abondamment après la parution des Luminaires, entre autres choses, parce qu’elle ne se gênait pas pour critiquer la Nouvelle-Zélande. Le premier ministre de l’époque n’avait pas particulièrement apprécié et la querelle s’est envenimée au point où son père (prof à l’Université de Canterbury où je travaillais à l’époque) avait senti le besoin de demander publiquement que l’on cesse de harceler sa fille (en ce qui me concerne, c’est plutôt l’intervention du papa que j’ai trouvée inutile). Elle  se moque notamment des honneurs de plus en plus ridicules que l’on décerne à tort et à travers à un peu n’importe qui. Ils avaient disparu pendant un moment, mais  le premier ministre ci-haut mentionné les a rétablis afin de pouvoir devenir lui-même un Sir !   Depuis, on récompense un peu n’importe qui pour un peu n’importe quoi et c’est devenu un blague, je suis bien d’accord avec elle. D’autres  critiques  de la Nouvelle-Zélande me semblent cependant parfois injustes lorsqu’elle affirme que certains comportements sont typiquement néo-zélandais alors qu’en fait il s’agit de mesquinerie ou de jalousie  typiquement humaine. Si l’on excepte les Etats-Unis (mais ai-je raison?), où devenir riche est vu comme qqe chose de positif, les milliardaires n’ont plus particulièrement la cote, dans bon nombre de pays.

J’ai trouvé la seconde partie moins intéressante, elle semble retomber dans les manies qui m’avaient agacée dans le livre précédent avec des descriptions inutiles. Cela étant dit, c’est une réflexions que je me fais presque à chaque fois que je lis un livre récent, où je trouve  de longs passages inutiles que j’aurais  éliminés (fait-on cela pour en donner plus pour son argent au lecteur ?).  J’ai plus particulièrement apprécié qu’elle se moque gentiment des activistes et des milliardaires avec une certaine légèreté. Elle soulève en outre des questions essentielles sur le type de monde que nous sommes en train de construire (ou de subir). J’ai trouvé la fin décevante, mais cela est  également assez souvent le cas depuis un bon moment pour la plupart des livres que je lis (ou des séries télé que je regarde).

Le livre sera sans doute traduit  bientôt en français, mais pour ceux qui lisent un peu l’anglais, il se lit assez bien. Je l’ai lu en une semaine lorsque j’étais à Pohara.

#4022 Ce que j’ai lu : Deborah Levy

Mais d’abord quelques livres dont je n’ai pas trouvé de traduction en français

David Lodge : Paradise News (1991), acheté à la foire du livre d’occasion de Nelson de l’an dernier. La quatrième de couverture nous présente le livre  une réflexion sur la notion de paradis, une description qui est assez juste. Je connais l’auteur  pour ses livres sur le monde universitaire et il me fait toujours rire ou sourire. Même dans ce livre qui se passe à des lieues du monde universitaire (Hawaï, en l’occurrence), il réussit à infiltrer un universitaire qui réfléchit au tourisme de masse et à ses maux. J’ai aimé le livre même si la dernière partie se perd un peu.

Isabelle Allende : Violeta (2022), offert LG. Un livre qui examine la vie d’une centenaire, Violeta Del Valle, née en 1920. Elle commence avec la description de la grippe espagnole et l’on se demande vraiment si l’on est en 1920 ou en 2020. Elle guide ensuite le lecteur dans les méandres de l’histoire d’une femme, de ses émotions et de son pays, la richesse, la pauvreté, la perte d’êtres chers et l’amour. J’ai aimé le livre, mais maintenant je ne sais plus si j’ai envie d’en lire d’autres. Pas pour le moment.

John Banville : The lock-up (2023), offert par LG. Ce livre fait partie de la série du détective Benjamin Black, que Banville a d’abord écrit sous un nom de plume, avant de revenir à son propre nom. J’avais lu April in Spain (le précédent, publié en 2021), mais son plus récent est plus réussi à mon avis. Pour les amateurs d’histoires de détective assaisonnées de ce que Banville a de mieux à offrir.

Quant au livre de Deborah Levy, Ce que je ne veux pas savoir, 2018 (emprunté à la bibliothèque de Nelson, maintenant ouverte à 70%!) il s’agit du premier tome d’une trilogie autobiographique de l’auteure originaire d’Afrique du Sud vivant en Grande-Bretagne depuis l’âge de neuf ans. Elle a écrit ce livre pour répondre à la question de savoir pourquoi elle écrit. C’est lors d’un voyage à Mallorca qu’elle se penche sur  la réponse à cette question. Aussitôt arrivée, elle se souvient  de son enfance en Afrique du Sud, de son père emprisonné pendant trois ans parce qu’il appuyait l’ANC ayant forcé la famille à émigrer en Grande-Bretagne à sa sortie de prison, parce qu’il ne pouvait plus y travailler.  Elle parle également de sa jeunesse en Grande-Bretagne.J’ai pris plus de plaisir à sa très belle écriture lorsqu’elle s’éloigne de son histoire proprement dite,  mais le début et la fin sont particulièrement puissants et  j’ai toujours envie de lire les deux livres suivants de la trilogie et peut-être aussi quelques-uns de ses ouvrages de fiction. Une  phrase  m’a profondément émue : « la façon dont nous sommes programmés pour  nous tuer nous-mêmes », beaucoup plus puissante en anglais : « The way we are wired tu kill. Ourselves ».  Son traducteur a peut-être trouvé une formule géniale pour provoquer le même impact en français, quant à moi je n’y suis pas arrivé

#3050 ce que j’ai lu (Ernest Hemingway)

photo : Santa Teresa Gallura

Ernest Hemingway. Pour qui sonne le glas (1940). Il existe déjà beaucoup de  critiques savantes sur ce livre d’Hemingway, considéré par certains, comme le meilleur, fortement inspiré de son travail de journaliste pendant la guerre civile espagnole, dont il recrée l’atmosphère avec beaucoup de conviction. Je me contenterai de partager mes impressions sur Robert Jordan,  professeur d’université américain, engagé dans les Brigades internationales, qui a pour mission de faire sauter un pont. On le suit pendant trois jours, alors qu’il se joint à un groupe de partisans antifascistes pour préparer son offensive, tombe amoureux de Maria et ne survit pas à l’attaque.

J’ai mis beaucoup de temps à finir ce livre, dont je n’arrivais à lire que quelques pages à la fois, probablement en raison de sa densité.  J’étais curieuse du style dit « iceberg » d’Hemingway, voulant que l’auteur ne mentionne qu’une petite partie de la vie de ses personnages, qu’il doit cependant, toujours selon Hemingway, connaître à fond. Des conseils d’Hemingway, je retiens que la qualité d’un livre vient de la capacité de son auteur à en couper de longs passages, ce qu’il n’a pas hésité à faire et ce, me semble-t-il avec succès. J’ai l’impression de connaître Robert Jordan, Maria et les autres, même si l’auteur ne nous présente que certains aspects des personnages. Je ne me suis pas demandé, comme cela m’est arrivé assez souvent dans mes lectures récentes,  pourquoi l’éditeur n’avait pas suggéré de couper certains passages (doit-on aujourd’hui avoir assez de pages pour son argent ? C’est ce que je me demande). J’y ai malgré tout trouvé beaucoup d’humanité, d’amour, de souffrance, de douleur, de violence, des réflexions sur la valeur de la vie et de la mort,  des questions profondes qui m’ont beaucoup touchée.  Evidemment, il y aura sûrement quelqu’un, quelque part,  qui trouvera, tôt ou tard, que ce livre est trop ceci ou pas assez cela, qu’il ne reflète pas notre époque, parce que les mots ou l’histoire ne conviennent plus à notre manière de penser, ce à quoi je répondrai que là repose l’intérêt du livre, car il nous permet de faire le portrait d’une époque, à laquelle on peut se comparer pour mesurer le chemin parcouru, l’évolution des valeurs et quoi encore.  Les mots, les histoires qui ont été écrites à une époque, reflètent la mentalité de l’époque et c’est tout. Il n’y a rien à ajouter ou à retirer et changer une histoire pour plaire au lectorat d’aujourd’hui, ainsi que certains éditeurs l’ont fait récemment, me semble inacceptable.