Archives de catégorie : Carnets de voyage

Bonifaccio

 

J’ai lu quelque part que Bonifaccio est une île dans une île. Cela décrit plutôt bien ce que je ressens à Bonifaccio. L’identité de la ville est marquée par sa longue histoire. Sa situation géographique l’a obligée à se défendre des assauts de multiples envahisseurs et sa magnifique citadelle est là pour en faire foi. Construite dans le roc, elle dégage une force qui domine le port et la vue qu’on en a sur la côte corse et la mer est à couper le souffle.img_9442img_9575-copy Et, en dépit de son exploitation touristique, elle a su conserver une certaine authenticité. C’est une ville où les gens vivent : on y trouve une école primaire, une maternelle, une crèche, un bureau de poste, la mairie. Je suis néanmoins heureuse d’y être en octobre plutôt qu’en juillet ou en août. J’y suis retournée plusieurs fois, ne me lassant jamais de la vue qu’on y a et permet en outre d’en mieux comprendre l’identité.

 

Voyager lentement

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(port de Bonifaccio)

Je voulais aller à Ajaccio, en Corse, par le ferry depuis Nice, mais il n’en reste qu’un en direction de l’Ile-Rousse, qu’à cela ne tienne, je passerai par l’Ile-Rousse, avant d’aller à Bonifaccio et je devrai laisser tomber Ajaccio. Je m’intéresse depuis plusieurs années aux langues minoritaires et je suis curieuse de la situation linguistique en Corse. Les statistiques nous disent que le corse est une langue en déclin, en dépit des politiques linguistiques vigoureuses mises en place en Corse. Je suis donc heureusement surprise de constater que la majorité de l’équipage du ferry  est de langue maternelle corse et ne comprend que très peu le français. Avec un peu de bonne volonté, tout le monde se comprend.

 

Voir la côte depuis le ferry offre un bon aperçu du paysage corse, couvert en grande partie par des montagnes. A l’arrivée, après  un bref arrêt au square Paoli, où une immense foire a attiré beaucoup de monde, je me dirige vers l’information touristique pour  préparer le voyage du lendemain. Tous les sites sur la Corse informent les voyageurs que le transport collectif est ardu et qu’il vaut mieux louer une voiture. J’ai tout de même l’intention de tenter l’aventure collective, en partie parce que je n’ai pas conduit à droite depuis de nombreuses années, que j’aime voyager lentement et faire l’expérience de ce mode de transport. La dame qui s’occupe de moi a de toute évidence raté sa vocation : elle rêve sans doute toutes les nuits d’obtenir un poste de gardienne de prison du type dix-neuvième siècle ou dans tout autre domaine exigeant l’exercice d’une autorité agressive. Quoi qu’il en soit, il faut que je la laisse parler, « sinon, on va pas y arriver ». Elle me dit d’abord que je devrais de toute façon louer une voiture, mais je m’obstine, donc « ce sera long ». Je dois aller à Cazzamozza, prendre un autre bus qui va à Porto Vecchio, puis un autre qui va à Bonifaccio. « Il faudra toute la journée ». Elle me donne le numéro de téléphone où je peux obtenir l’horaire des bus à Porto Vecchio et je termine en lui demandant de m’indiquer l’arrêt de bus sur la carte, « à côté du parking municipal », et un supermarché où je peux faire des provisions le dimanche. Elle me montre le signe du Spar sur la carte. « Merci madame » et je m’enfuie avant qu’elle ne me trouve d’autres tares.

Je trouve le parking municipal rapidement mais j’ai beau faire le tour, je ne trouve aucun arrêt de bus. Je demande à l’un et à l’autre. Plusieurs ne savent pas où  il se trouve, puis l’un pense qu’il sait, il pense que c’est sur le coin là, puis à la boulangerie, la dame me confirme qu’il y a un arrêt de bus mais aucune indication. Il faut simplement se tenir sur le coin et attendre.

Je cherche ensuite  le Spar mais ne le trouve pas. Encore une fois j’arrête un passant, qui me demande pourquoi je ne suis pas avec mon mari, ce qui me paraît une question tout à fait sensée en l’occurrence. Je suis tout de même ses instructions, mais je ne vois aucun Spar, puis une dame me donne d’autres instructions qui me conduisent au même endroit, et je décide d’entrer dans le Proxi, qui est le Spar du coin : il s’agit seulement de savoir.

Je me lève très tôt le lendemain pour ne pas rater le bus, qui part à sept heures  et je suis à l’arrêt dès six heures trente. Bientôt la file gonfle et vers sept heures dix, le bus arrive. Le conducteur nous informe cependant que ce sont les étudiants qui ont la priorité et je me retrouve au bout de la file. Il n’aurait pas hésité à me laisser dans la rue s’il n’y avait pas eu de place. Peu importe, je suis dans le bus, j’ai bon espoir d’arriver à Porto Vecchio, tôt ou tard. A huit heures vingt, j’arrive à Casamozza. Le conducteur me conseille d’aller prendre un café en attenant le bus pour Porto Vecchio, car il y a une attente d’une quarantaine de minutes. Il me montre l’arrêt où je dois aller.

Le monsieur du café ne sait rien du bus qui est à une vingtaine de mètres de son café, mais je lui pardonne parce qu’il parle le corse avec ses copains. A huit heures quarante je me dirige vers l’arrêt au cas où le bus serait en avance. Une affichette indique que le bus pour Porto Vecchio est à neuf heures, donc tout va bien. Neuf heures, neuf heures dix, neuf heures vingt ? Non, le bus arrive à neuf heures quarante, tandis que je commence à réfléchir à d’autres moyens de me rendre à Bonifaccio. Mais tout va bien maintenant, car lorsque j’arriverai à Porto Vecchio, à midi, je n’aurai plus que trois heures d’attente (selon l’horaire qu’on m’a donné au téléphone), puis trente minutes de bus pour aller à Bonifaccio. Dans le bus, je suis très contente d’entendre des jeunes qui parlent le corse entre eux, car ce sont eux l’avenir de la langue.

Une fois à Porto Vecchio, je veux confirmer l’horaire du bus en direction de Bonifaccio avec le conducteur, qui me dit maintenant que le bus pour Bonifaccio est à treize heures et pas à quinze heures. Tout va bien, tout de même, j’arriverai plus tôt que prévu. Je vais prendre un café en vitesse, mais encore une fois, je reviens vers l’arrêt de bus vers douze heures quarante, en me disant que je vais sans doute attendre une autre demi-heure, mais le bus est déjà là et finalement, a douze heures cinquante, le conducteur décide qu’il est temps de partir. Tout va bien, tout de même, mais peut-être aurais-je dû louer une voiture.

 

Nice

IMG_9398 - Copy.JPGJe prends le bus pour Monte Carlo, surtout pour profiter de la vue magnifique qu’on a de la moyenne corniche. Je m’arrête en passant à  Eze, un petit village médiéval hautement recommandé, perché sur les rochers. Le site lui-même est en effet magnifique. Lorsque Nietzsche aimait tellement ce lieu qu’il y a composé la troisième partie de Ainsi parlait Zarathoustra et qu’un sentier porte maintenant son nom. C’était il y a longtemps, cependant. Depuis, on a recouvert chaque centimètre carré de commerces d’artisans. Ce qu’on y vend est très joli, mais l’exploitation outrancière du site rend l’expérience plutôt banale.

Je dois attendre le bus jusqu’à quatorze heures trente pour aller à Monte Carlo. Le rocher apparaît bientôt, tout à fait comme dans les films. J’ai la musique de James Bond dans la tête. Il va sans doute apparaître bientôt, non ? Non, il sort de la chambre de son hôtel croulant sous le luxe vers vingt-deux heures, tout habillé, prêt à séduire et à sortir son stylo/revolver/appareil photo, etc. La foule se divise en deux : les curieux qui sont là pour la journée, qu’on reconnaît à leur apparence négligée, et les autres, qu’on reconnaît à leurs lunettes et vêtements griffés (qui pourraient faire partie du film de James Bond). La concentration de bouches surdimensionnée est impressionnante. J’observe pendant quelque temps la beauté superficielle qui se balade, à la recherche de quelque chose, mais quoi ? Pas du temps perdu, c’est sûr. Je remonte dans le bus à un euro cinquante en direction de la réalité, en passant par la basse corniche. Je préfère les petits cafés de Nice.

(Presque) meme pas peur

Après  vingt-cinq heures de vol et une dizaine d’heures en transit entre Auckland, Melbourne et Dubai, arriver à Nice est d’abord et avant tout un soulagement. L’attitude plutôt décontractée des douaniers me surprend agréablement : je me dis qu’on a déjà oublié les attaques, mais aussitôt les douanes franchies, je me heurte à une forte présence militaire armée qui donne des frissons dans le dos. Les militaires sont un peu partout en ville et ne manquent pas de nous rappeler que l’on y est toujours en alerte bien que toute trace des événements récents semble avoir été effacée, sauf pour le mémorial, où les fleurs récemment déposées côtoient les peluches commençant à s’affaisser. Les Niçois ne mentionnent rien, désireux, sans doute, d’oublier le plus rapidement possible l’horreur qui les a frappés. Ils sont affables et reconnaissants aux touristes de revenir lentement dans leur ville. Quant à moi, ce presque vide touristique me plaît.

Le soleil est toujours chaud sur la Promenade des Anglais et  la plage est bondée  de corps bien bronzés qui ne craignent pas le soleil. Après de nombreuses années en Nouvelle-Zélande où le soleil brûle au deuxième ou au troisième degré en quelques minutes en été (et où le taux de cancer de la peau est l’un des plus élevés au monde), ce spectacle me semble étrange. Aucune trace de burkini ou de gendarme les chassant. Nice est tellement connue qu’on a l’impression d’y être déjà venu, même s’il s’agit de la première visite. Je suis immédiatement frappée par l’atmosphère de douceur et de gentillesse qui y règne. C’est une ville où on se sent tout simplement bien. Les Niçois semblent détendus et affables. Il me fait plaisir, lors de ma première balade de découvrir que James Joyce y a passé quelque temps et qu’il y écrit les premières lignes de Finnegan’s Wake, ou de marcher dans la rue ou Napoléon a vécu quelque temps. Je marche sans but près du port, dans le  quartier des antiquaires et les rues du  marché. Demain je prends le bus en direction de Monte Carlo pour le plaisir de profiter de la vue depuis la moyenne corniche.