Archives de catégorie : prose

Les souvenirs

P1000571

A Christchurch, j’avais l’habitude d’aller de temps en temps chez Momo, un restaurant japonais authentique, simple et sympa, où Yoshi, le propriétaire et le chef, accueillait chaleureusement ses habitués, avec sa femme Penny, une Australienne vivant en Nouvelle-Zélande  depuis de nombreuses années. Ils venaient discuter de leur mal du pays, des différences culturelles, de leur famille, d’une  manière unique. Je me souviens souvent en souriant, comment Yoshi devait aller fumer sa cigarette à intervalles réguliers.

Yoshi était un spécialiste de sushi, mais il savait également apprêter à la japonaise les ingrédients locaux. Mon plat préféré était le kumara au miel, composé de patates douces et de miel néo-zélandais, cuites sur le gril (je lui avais fait promettre de me donner un jour la recette).

Le 22 février 2011, la terre a tremblé à Christchurch et le restaurant de Yoshi a été rasé. Dans les semaines qui ont suivi, lorsque je passais devant le « restaurant »,  je  n’ai jamais douté que Yoshi et Penny reviendraient. Quelques semaines plus tard, un tsunami a frappé le Japon, et j’ai dès lors su que Yoshi et Penny ne reviendraient  pas.

Je me suis souvent demandé depuis si Yoshi et sa femme étaient en Australie, ailleurs en Nouvelle-Zélande, au Japon ou ailleurs. Chaque fois que je pense à ce couple sympathique, je suis toujours consciente que bien qu’ils soient vivants, quelque part, pour moi, ils n’existent plus que dans mes souvenirs et  ils  sont aussi vivants  dans ma mémoire qu’autrefois mais dans un pays de nulle part.

Les mots (2)

Warhol of cosmosdansleventEnfant, on  donne du sens aux mots à partir des connaissances accumulées dans son univers. Dans mon univers d’enfant, j’avais trouvé facilement, du moins j’en étais convaincue, l’étymologie d’apprendre par coeur. Facile : on apprend parce qu’on aime, le coeur étant, m’avait-on dit, le siège des émotions. L’étymologie plus exacte de l’expression vient du temps où l’on croyait que le coeur était non seulement le siège des émotions mais aussi celui de l’intelligence, d’où l’expression, qui n’a pas changé, en dépit de l’évolution des connaissances scientifiques situant maintenant le siège de l’intelligence dans le cerveau. J’ai une affection toute particulière pour cette expression, que je continue d’associer à la connaissance de ce que l’on aime.

(Pour une étymologie complète du mot coeur, voir  Le Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales

Mary Cassatt : moment

PS_20140718161351Certaines images sont dotées d’un pouvoir évocateur hors du commun. Cliquer ci-dessous pour voir « The Letter », de Mary Cassatt (1844-1926), une peintre américaine qui a vécu de nombreuses années en France et qui a travaillé avec des impressionnistes.  Je ne me lasse pas de regarder cette image, influencée par les techniques de la gravure japonaise.

The Letter

Une image  qui saisit avec sensibilité le moment où l’on s’apprête à partager son intimité avec l’autre.

Les mots (1)

tenby22

Au temps des Fêtes, on veut se réunir et partager, ce qui conduit inévitablement à l’évocation de  ceux d’entre nous qui sont seuls, certains par choix, certains par obligation. La solitude est bien ou mal vécue selon les individus, le temps de la vie ou le contexte dans lequel on en fait l’expérience. De plus, il n’est pas toujours facile d’en discuter, car les mots eux-mêmes semblent hésiter un peu.  L’anglais distingue assez bien la qualité des différents  états d’esprit de la solitude avec   « solitude » et  « loneliness »*.  En  français, la solitude s’oppose à l’isolement, le second concept insistant davantage sur son caractère imposé ou indésirable. « Se sentir seul », en revanche, est très clairement un état que l’on cherchera à éviter, alors qu' »être seul » peut être vécu de différentes façons. Le ou la « solitaire » aime souvent vivre seul(e).

Pour moi, la solitude est habituellement un état particulièrement positif, car il est souvent choisi et vécu comme un privilège me donnant l’occasion de me ramener vers ce qui est important. Quelles que soient les circonstances, cependant, certains lieux sont pour moi plus particulièrement propices  à la solitude et le bord de mer  (l’Atlantique ou le Pacifique) est l’un de ceux-là.

*Paul Tillich a dit, à cet égard que : « la langue a créé le mot « loneliness » pour exprimer la douleur d’être seul et elle a créé le mot « solitude » pour exprimer la joie d’être seul.

Reveries (le trajet de bus ideal)

PS_20141206023531

J’aime les transports en commun la plupart du temps. Bien sûr, il y a les jours où le bus  nous passe sous le nez, les jours où le conducteur  est désagréable, les jours où il est bondé ou en retard. Puis il y a les jours où on arrive juste à temps pour y monter, après avoir couru un peu. La petite course  nous a donné de l’énergie. Il fait froid dehors et monter dans le bus fait du bien. On se réchauffe rapidement. Le conducteur vous salue et il  n’y a pas trop de monde. Le trajet n’est ni trop long : il faudrait alors réviser ses notes de cours, le powerpoint, corriger des copies, faire ses devoirs, ni trop court : on n’aurait pas le temps de rêver, de noter la magnifique lumière des jours de grand froid, la gelée sur le sol ou d’épier les conversations.

On ne peut éviter de noter la larme sur la joue d’un vieil homme mais peut-être n’est-ce qu’à cause du froid.