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L’inquisition dans la bibliotheque

 

Oh, monsieur, s’écria la nièce, votre sainteté  devrait les  [les livres] brûler comme les autres. Car une fois guéri de sa maladie chevaleresque, il risque de lire ces livres et de vouloir devenir berger, errer dans les bois et les champs, chanter, jouer du pipeau ou, pire encore, devenir poète,  et cette maladie est incurable et contagieuse, dit-on.

 

Traduit de l’anglais, Cervantes, Miguel de, Don Quixote, traduit (en anglais) par J.M. Cohen, 1950, p. 61

Impressions de lecture (5)

delphinedevigan.jpgJe ne pouvais rapporter qu’un seul livre en français de Montréal (valise). J’ai hésité entre plusieurs bouquins et mon choix s’est finalement arrêté sur  D’Après Une Histoire vraie de Delphine de Vigan. Quelques semaines plus tard, ce livre obtenait le prestigieux Prix Renaudot suivi du Prix des Lycéens. Mais c’est surtout une critique que j’ai lue sur un blog qui m’a  poussée à l’acheter, car on y mentionnait que de Vigan y traitait de la problématique de la frontière entre la réalité et la fiction et ce sujet m’intéresse vivement, de manière générale.

L’histoire débute par la description d’une écrivaine connue, Delphine de Vigan, qui après avoir obtenu beaucoup de succès à la suite de la publication d’un livre parlant de la maladie mentale de sa mère (Rien ne s’oppose à la nuit)    se trouve fragilisée, en panne d’inspiration. C’est à ce moment que L., qui se veut son amie, s’insinue dans sa vie et s’en empare.  A l’achat du livre, j’étais convaincue qu’il s’agissait d’une autofiction, mais après avoir lu quelques pages, je me suis rendu compte que le thème était un peu plus complexe qu’il n’y paraissait.

Ainsi que l’a fameusement dit Coetzee (que je paraphrase), écrire sur soi c’est faire de la fiction, et lorsqu’on écrit de la fiction on ne parle que de soi. Cette affirmation n’est pas nouvelle, mais semble de plus en plus pertinente à notre époque où le  monde virtuel s’insinue dans la vie de chacun et qu’on est libre de s’inventer tel qu’on le désire,  alors que les  téléréalités n’hésitent pas à dramatiser la réalité pour mousser leur succès. Je ne suis pas le moins du monde surprise que ce livre ait reçu le Prix des Lycéens, alors que les jeunes  naviguent dans ces frontières troubles  depuis leur naissance.

C’était le premier livre de cette auteure que je lisais, mais j’avais vu un film tiré d’un de ces livres au Festival du film de Christchurch, il y a quelques années : You Will Be My Son (un film qui m’avait profondément troublée), sans savoir qu’il s’agissait d’un scénario tiré du livre de de Vigan.

Son livre précédent, Rien ne s’oppose à la nuit,  a eu beaucoup de succès et ce que j’en sais vient en grande partie du livre D’après une histoire vraie qui contient de nombreuses références à son  succès,  aux réactions auxquelles il a donné lieu (des lettres anonymes, entre autres choses), ou à la question de savoir ce qu’on peut faire après avoir écrit un livre sur soi ou sur sa famille, ou celle de savoir comment on vit le succès. C’est sans doute ce qui fait qu’on croit souvent avoir affaire à  une autofiction, à  peine déguisée. Il semble donc qu’en insérant de nombreux éléments de sa propre vie dans la narration,  le livre pose de manière crédible  la question qu’il a l’intention de poser. Par ailleurs, le personnage de L., ainsi que l’a dit de Vigan dans un entretien,  existe sous une forme ou une autre quelque part, et  est donc également crédible. On a tous connu à divers degrés un de ces êtres qui semblent  ressentir le besoin de s’emparer de la vie des autres, soit parce que la leur ne semble pas les satisfaire, soit que la vie qu’ils ont ne leur semble tout simplement pas suffisante.

Le livre aborde également  le  processus de création, la source de l’inspiration, le  succès et comment il est vécu. Tout cela est intéressant et je n’ai pas boudé mon plaisir. L’auteur a peut-être fait cela pour donner satisfaction au lectorat, toujours curieux d’en savoir le plus possible sur les auteurs de leurs histoires ou récits préférés.

C’est peut-être également le désir de rendre L. crédible, qui a poussé de Vigan à insérer de nombreux passages où elle décrit méthodiquement soit l’apparence de L. soit son comportement. Ces passages détaillés sont convaincants lorsqu’il s’agit de rendre L. véridique, mais ils ne semblent rien apporter au livre. S’il s’agissait d’une technique délibérée,  elle ne m’a pas convaincue, qu’il s’agisse du passage dans le  métro, où L. s’en prend à un homme qu’elle pousse hors du wagon, ou bien celui  où L. , après avoir emménagé chez Delphine,  entre dans une rage folle parce que le mixer ne fonctionne pas. On ne doute pas que de Vigan ait  été témoin de telles scènes, mais elles ne semblent remplir aucune fonction dans l’histoire et diluent le contenu  plutôt qu’elles n’y ajoutent.

Par ailleurs, je n’ai pas été séduite par le style de de Vigan et c’est peut-être la plus grande déception du livre (pour moi).  Je n’ai rien contre la simplicité du style, au contraire, ni même  son austérité (celui de Coetzee, par exemple), mais dans le cas de de Vigan, il me semble tout simplement qu’il n’y a pas eu suffisamment de relecture du manuscrit.

Finalement, j’aurais voulu y sentir un peu plus la présence de la narratrice, qui semble faire un effort herculéen pour disparaître dans ce qui ressemble parfois à un  compte rendu, qu’elle semble vouloir objectif. Il me semble qu’en faisant cela, un élément important de la réflexion sur la question de la frontière entre la réalité et la fiction s’est perdu et cela m’a laissé un peu sur ma faim. Pas suffisamment, cependant, pour avoir regretté d’avoir passé quelques heures sur un  livre, qui est resté dans mes pensées après que j’ai lu la dernière page, ce qui est toujours un très bon signe.

Impressions de lecture (3)

 

 

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God in Ruins, de Kate Atkinson,  n’a pas encore été traduit en français mais  le sera sans doute bientôt, comme la plupart de ses  livres l’ont été. Elle est surtout connue pour sa trilogie Jackson Brodie, un détective attachant, qui a donné  lieu à une série télé. Comme presque toujours, j’ai préféré les livres  à la série télé, pour les raisons habituelles, mais je dois cependant dire que quelques-uns des acteurs de la série étaient impressionnants, y compris le détective. Mais comme d’habitude, il est impossible pour une série télé d’avoir la même profondeur que le livre dont il est tiré.

 

Quant à God in Ruins, il fait suite, accompagne, préfère dire Atkinson,  à Une Vie après l’autre, un livre qui raconte l’histoire d’ Ursula Todd. Atkins relate avec beaucoup de talent les différentes  vies qu’elle aurait pu avoir à l’époque de la Deuxième Guerre Mondiale. God in Ruins est l’histoire de son frère, Ted, qui devient pilote de guerre et qui, contre toute attente, survit à la guerre, pour reprendre une vie  à laquelle il ne s’était pas préparé en quelque sorte. C’est également l’histoire de sa femme, Nancy, de sa  fille, Viola, et de ses petits-enfants, Bertie et Sunny.  Selon le Guardian, c’est le meilleur livre d’Atkinson à ce jour. Il est vrai qu’Atkinson y maîtrise son style  à merveille. J’admire particulièrement la manière dont elle arrive à contraster ce que les personnages disent et ce qu’ils pensent, à l’aide de parenthèses. Elle va et vient entre les époques sans jamais que le lecteur ne se perde et  décrit de manière admirable l’intériorité des personnages. Quelques passages de ce livre, notamment ceux qui traitent des  relations de Viola avec son père, la manière dont Nancy interagit avec son mari alors qu’elle sait qu’elle va mourir bientôt (je ne gâche pas l’intrigue, car on sait très tôt dans le livre que  Nancy est morte) m’ont hantée pendant plusieurs jours. On se demande tout au long du livre  pourquoi Viola est  horrible avec son père et on ne l’apprend qu’à la fin (mais d’une manière insatisfaisante, à mon avis). Atkinson ne l’a peut-être pas voulu ainsi, mais on y sent  un faible pour Ted et,  à travers le personnage de Viola,  elle décrit la génération des baby-boomers (dont elle-même fait partie),  comme une génération narcissique, insatisfaite, incapable d’aimer, entre autres choses. J’ai lu avec avidité un grand nombre de passages du livre mais mon  intérêt  s’est affaibli à quelques reprises, sans que je sache trop  pourquoi. Peut-être parce qu’il semblait y avoir deux livres dans ce livre : la guerre de Ted et   l’histoire du reste de la famille, ou du moins celle de Viola et de ses enfants. Quant à la fin, que j’ai trouvée plutôt facile et peut-être même un peu paresseuse, elle a un peu  gâché ce qui était par ailleurs un livre excellent ( d’autres estiment que c’est une fin extraordinaire, donc c’est à chacun de déterminer ce qu’il/elle en pense), même s’il est vrai que cette fin contient une réflexion intéressante sur la frontière entre la  fiction et la réalité, de même qu’une proposition intéressante sur la permanence de la littérature. Atkinson s’amuse par ailleurs à faire de Viola une auteure populaire presqu’aussi « bonne que Jodi Picoult » et elle fait dire à Viola que pour devenir un auteur respecté il faut écrire sur la guerre. Elle regrette également de ne pas avoir posé de questions à son père : elle aurait pu utiliser cette information dans un roman (romanciers vautours).

Ce livre saura intéresser les lecteurs de tout âge, car on y trouve le portrait de plusieurs générations. L’anglais n’est par ailleurs pas difficile à lire, pour ceux qui n’ont pas envie d’attendre la traduction.

 

Mon livre préféré d’Atkinson reste cependant Sous l’aile du bizarre, peut-être en raison de la description très humoristique, dont seul les Britanniques ont le secret, qu’elle fait de la vie universitaire. Pour ceux qui n’ont jamais lu Atkinson, la série de détective sera peut-être idéale, même pour ceux qui n’aiment pas les romans policiers (ou peut-être surtout pour ceux qui n’aiment pas les romans policiers), car la force d’Atkinson dans cette série est de présenter les intrigues policières comme des accidents qui arrivent dans la vie des  individus, plutôt que de les présenter du point de vue d’une enquête policière,  comme c’est souvent le cas, dans d’autres romans.

 

Impressions de lecture (2) : Woolf Hall (Hilary Mantel)

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Je me suis d’abord familiarisée avec Wolf Hall, grâce à la télésérie du même nom, que la BBC a produite et qui était à la télé, lorsque j’étais en Grande-Bretagne en 2014. J’ai beaucoup aimé la série, qui a par ailleurs reçue de très bonnes critiques. Cela était sans doute dû au grand talent de l’acteur Mark Rylance, au script écrit par Hilary Mantle, qui avait d’ailleurs promis une série qui ne diluerait pas le contenu de cette brique de six cent cinquante pages. Quant à moi, j’ai beaucoup aimé la série et, lorsque j’ai lu le livre qui traite principalement de Thomas Cromwell (Mark Rylance) et de sa relation avec Henri VIII (Damian Lewis), j’avais en tête la brillante personnification qu’en a présenté l’acteur. Au début du livre, je me disais que c’était une bonne chose d’avoir d’abord vu la série, car je ne connaissais pas très bien cette période de l’histoire anglaise et le fait d’avoir vu la séire me permettait de mieux visualiser l’époque. Après quelques centaines de pages, cependant, j’ai conclu une fois de plus, que le livre était malgré tout, bien meilleur que la série. Je ne suis habituellement pas très attirée par les romans historiques. Le grand talent de Mantle réside cependant, à mon avis, dans la capacité qu’elle a, non seulement de recréer une époque, mais aussi d’entraîner le lecteur dans sa psyché, et c’est là que Hilary Mantle excelle. A travers les péripéties de ce fils de forgeron, battu par son père, qui s’est hissé dans les plus hautes sphères du pouvoir de cette époque et a joué un rôle dans une des périodes historiques les plus importantes dans l’histoire d’Angleterre, elle réussit à imaginer comment l’on pensait, à la mort, à la maladie, au sexe et au pouvoir. On ne s’étonnera donc pas qu’elle soit la première (et la seule, je crois) à avoir gagné le Man Booker pour ce livre magnifique (pas facile à lire en anglais, cependant), ainsi que le second volume.

Les Luminaires

Je voulais aimer Les luminaires d’Eleanor Catton, qui a gagné le Man Booker Prize 2013, un des prix les plus prestigieux de la littérature anglo-saxonne. J’avais de bonnes et de moins bonnes raisons. Parce que j’ai toujours aimé les Booker que j’ai lus. Parce que j’ai aimé le premier Booker néo-zélandais, The Bone People (Keri Hulme), et que j’ai également aimé Mr Pipp, de Lloyd Jones, un autre Néo-Zélandais (qui a presque gagné il y a quelques années et dont on a tiré un film). Parce qu’on y parle de l’histoire néo-zélandaise et de la Côte Ouest, une région que j’adore. Parce que Catton est jeune, parce que son père enseignait à l’Université de Canterbury, parce que sa soeur a suivi l’un de mes cours il y a quelques années. Je voulais donc aimer ce livre, en dépit du fait que je n’avais pas été impressionnée par  les interviews qu’elle avait accordées dans les medias. Lire huit cent dix-huit pages en anglais me rebutait un peu, mais j’ai lu Doris Lessing et d’autres auteurs qui rédigent des briques. Après une soixantaine de pages, je me suis dit que c’était bien écrit, et après trois cents pages de lecture, je croyais que le livre allait peut-être quelque part. Mais  après de nombreuses soirées où je m’endormais après avoir lu une dizaine de pages à la fois , j’ai  dû conclure que  ce livre ne m’avait pas du tout plu. J’ai ensuite lu la critique du Guardian, croyant que j’avais peut-être raté quelque chose, mais  les raisons que le critique y donne pour aimer le livre étaient les mêmes qui faisaient que je ne l’aimais pas. D’abord, le choix du style dix-neuvième, contre lequel je n’ai rien, a priori, n’apportait rien à l’histoire, me semblait-il. Ensuite, ce que le critique du Guardian  appelle les stage directions, m’ont profondément ennuyées. En lisant le livre, j’avais l’impression de lire un scénario pour une série télé contenant, justement, tous les petits détails : la couleur de la robe, sa longueur, les broderies, la manière dont  le personnage fume la pipe à répétition, etc. Catton a indéniablement fait des recherches sur la ruée vers l’or et l’histoire néo-zélandaise de cette période, mais j’ai souvent eu l’impression de lire un compte rendu de recherche plutôt qu’un roman, comme si Catton voulait à tout prix inclure tout ce qu’elle a découvert sur le sujet et que la recherche n’avait pas été digérée.   Mais ce que j’ai encore moins aimé, est la manière dont  les personnages ne sont pas incarnés (ce que le critique du Guardian aime).

J’ai toujours trouvé que les films tirés des livres que j’ai lus sont invariablement moins bons que le livre. Dans le cas des Luminaires, je crois malheureusement, que le film sera meilleur que le livre. Je suis consciente cependant de me situer dans la minorité des lecteurs insatisfaits, puisque le livre s’est vendu à plusieurs millions d’exemplaires.